Page:Octave Mirbeau Les Mémoires de mon ami 1920.djvu/43

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Une femme – la vieille femme aux tapisseries, – était couchée sur le plancher, la gorge largement fendue par une blessure où le sang se caillait en noirs et luisants grumelots. Elle était à peu près nue et très pâle de peau… Sur sa pauvre gorge couturée, sur sa poitrine maigre, sur ses bras osseux, sur son ventre plissé, dans ses cheveux grisonnants, partout du sang… des éclaboussements de sang… Je me souviens que sa main baignait, tout entière, dans une mare rouge qui s’étalait autour d’elle, sur le plancher…

Je pensai défaillir, mais faisant appel à toutes mes énergies, je me précipitai sur la vieille femme, je me penchai pour voir, pour sentir qu’elle n’était pas morte… qu’elle respirait encore, peut-être !… Je tenais le bougeoir dans ma main droite et je me rappelle qu’une goutte de cire liquide tomba sur son œil grand ouvert où elle se figea, blanchâtre, comme une taie.

Et toujours en moi cette phrase qui ne me quittait pas, et qui, maintenant, sautillait en moi, comme un refrain de chanson :

— Je veux en avoir le cœur net… je veux en avoir le cœur net !…

Je posai le bougeoir près du corps et je me mis à le tâter en toutes ses parties… Les membres étaient encore chauds et souples… Mais le ventre se refroidissait et le cœur ne battait plus ! La pauvre vieille était bien morte !

Or, je veux vous avouer l’étrange sensation que j’éprouvai à la suite de cette constatation. Ce fut presque de la joie. Non, pas de la joie tout à fait, mais quelque chose de doux comme une délivrance. J’avais la poitrine libre, les membres plus légers, le cerveau tranquille. Je ne ressentais plus de terreur et ; en vérité, j’étais presque content que la vieille fût morte !… Morte, je n’avais plus rien à faire qu’à me dire qu’elle était bien morte ; vivante, c’était toute une complication : il m’eût fallu tenter de la rappeler complètement à la vie.

À la lueur très faible de la bougie, je remarquai dans la chambre des traces de violence et de lutte : les draps du lit arrachés, deux chaises tombées, les tiroirs d’une commode vidés, un globe de verre brisé et dont les morceaux bril-