Page:Octave Mirbeau Les Mémoires de mon ami 1920.djvu/46

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— Il n’a pas de barbe encore ! Une troisième dit simplement, avec de l’admiration :

— Ainsi !… Voyez-vous ça !

Comme je l’ai raconté plus haut, épuisé par mes efforts à le soulever, à le traîner, je m’étais laissé tomber près du cadavre. Et je considérais tout ce monde, je considérais le camelot, sans comprendre qu’il m’accusait du meurtre de la vieille aux tapisseries. Je n’avais plus aucune idée dans la tête. Ma tête était vide ! Et tout cela qui se passait autour de moi était si étrangement nouveau, si incohérent, qu’il ne m’était pas possible d’admettre que je ne rêvasse point.

Le camelot, actif et terrible, vint à moi, m’obligea à me lever, et, m’empoignant l’épaule d’un geste rude :

— Comment l’as-tu tuée ? Pourquoi l’as-tu tuée ?

Comme je restais muet :

— Allons ! réponds ! insista-t-il.

Machinalement, je répondis :

— Je ne sais pas.

Triomphalement, le camelot se tourna vers les curieux, et, les prenant à témoin de mes paroles :

— Vous voyez ! dit-il. Vous entendez !

Je vis des poings se tendre menaçants vers moi. Une femme enveloppée d’un châle rouge, et qui tenait une petite lampe à pétrole dans sa main, proposa net qu’on me mît à mort. Le camelot s’interposa :

— Non ! Il ne faut pas y toucher. Il faut qu’il meure sur l’échafaud. Attendons le commissaire de police.

Combien de temps cette scène dura-t-elle ? Je n’en sais rien. Il arriva que je n’entendis plus rien. J’avais comme un immense besoin de dormir. Et lorsque le commissaire de police entra, suivi de plusieurs agents, mon esprit était bien loin de l’hôtel, du camelot, du cadavre.

— Comment vous appelez-vous ? me demanda le commissaire.

— Je ne sais pas ! répondis-je.

— Vous ne voulez pas dire comment vous vous appelez ?

— Je ne sais pas !

Le commissaire grogna :