Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/114

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blesses ce que tu aimes, tu feras sagement d’aimer ton ennemi : pour me sauver, consens, je t’en supplie, à me perdre. Ou tu n’as déjà plus aucun souci de la jeune fille que tu espérais, puisque ta cruauté la laisse périr d’un mal affreux qu’elle n’a pas mérité ou, si tu implores en vain pour moi l’implacable déesse, pourquoi me vanter ton crédit ? Tu n’en as aucun. Choisis entre deux impostures. Si tu ne veux pas apaiser Diane, tu n’as pas d’amour pour moi ; si tu ne le peux pas, elle n’en a point pour toi. J’aurais préféré ou que Délos qui s’élève du sein des ondes égéennes ne me fût jamais connue ou qu’elle ne me le fût point à cette époque. Alors, on ne lança que difficilement à la mer le vaisseau qui me portait, et un sinistre augure marqua l’heure de mon départ. De quel pied me suis-je avancée ! De quel pied ai-je franchi le bord ! De quel pied ai-je touché le parquet peint du rapide vaisseau ! Deux fois cependant un vent contraire repoussa les voiles… Ah ! je mens, insensée ! ce vent était favorable ; oui, il était favorable, puisqu’il me ramenait sur mes pas, et prévenait le danger d’un fatal voyage. Que n’a-t-il persévéré à souffler contre les voiles ! Mais c’est folie d’accuser l’inconstance des vents.

Attirée par la réputation de cette île, j’avais hâte de visiter Délos ; et ma poupe paresseuse me semblait ne pas avancer. Combien de fois n’ai-je pas reproché aux rames leur lenteur ! Combien de fois ne me suis-je pas plaint qu’on donnât aux vents peu de voiles ! Déjà cependant j’avais franchi Mycone, Ténos, Andros, et la blanche Délos était devant mes yeux[1]. Du plus loin que je la vis : "Pourquoi me fuir, lui dis-je, île révérée ? Es-tu donc, comme jadis, errante sur une vaste mer[2] ? " J’avais touché la terre au moment où, vers le déclin du jour, le Soleil allait dételer ses coursiers vermeils. Le lendemain, à l’heure où il a coutume de les rappeler à l’Orient, on tresse ma chevelure, par ordre de ma mère. Elle-même met à mes doigts des pierreries, et de l’or dans mes cheveux ; elle-même couvre d’un vêtement mes épaules.À peine sorties, nous saluons les divinités qui ont choisi cette île pour séjour, et nous leur offrons l’encens et le vin. Tandis que ma mère fait rougir les autels du sang des victimes, et en jette sur le brasier fumant les entrailles solennelles, ma nourrice empressée me conduit dans d’autres temples, et nous errons, sans but arrêté, dans les lieux consacrés. Tantôt je me promène sous les portiques, tantôt j’admire les présents des rois et les statues qui s’élèvent en tous lieux ; là, j’admire un autel construit d"innombrables cornes ; ici, l’arbre qui servit d’appui à la déesse, quand elle devint mère[3], et partout (car je ne me rappelle ni ne veux rapporter tout ce que j’y ai vu) les merveilles que renferme Délos.

Pendant cet examen, j’étais peut-être, Aconce, l’objet du tien, et ma simplicité te parut se prêter à tes

  1. Lépithète candida fait pléonasme avec le nom, qu’on fait dériver du mot delos, clair, apparent. Délos devait sans doute cette qualification à la blancheur de son marbre ; quelques étymologistes en attribuent l’origine, à ce que cette île, d’abord cachée, et non plus seulement errante dans la mer, était devenue tout à coup visible, apparente, pour offrir un refuge à Latone, quand cette déesse donna le jour à Apollon et à Diane.
  2. Voyez VIRGILE. (Aen., lib. III, v. 72 et suiv.)
  3. L’auteur fait allusion aux couches de Latone :

    Illic incumbens cum Palladis arbore palmae,
    Edidit invita geminos Latona noverca.

    (OVIDE, Metam., 1. VI, v. 235.)