Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/315

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les métamorphoses


vant d’un œil oblique le vol de la déesse, fait entendre un léger murmure ; elle s’afflige du triomphe que son secours doit assurer à Minerve. Elle s’arme d’un bâton tout hérissé d’épines, et s’enveloppe d’un sombre nuage. Partout, sur son passage, elle flétrit les campagnes en fleurs, brûle les gazons et dépouille la cime des arbres ; son souffle empesté désole les peuples, les villes, les maisons. Enfin elle découvre la ville de Minerve, où fleurissent les arts, où règnent l’abondance, la paix et les plaisirs, et l’Envie peut à peine s’empêcher de pleurer, parce qu’elle n’y voit aucun sujet de pleurs ; mais quand elle a pénétré dans la retraite de la fille de Cécrops, elle accomplit sa mission, et, portant sur le sein d’Aglaure une main teinte de rouille, elle remplit son cœur d’aiguillons acérés, lui souffle son haleine empoisonnée, et répand un noir venin dans ses os et dans ses poumons. Dans la crainte que les causes du mal ne se disséminent sur un trop grand nombre d’objets, elle met à la fois sous ses yeux Hersé et son nouvel hymen, et la beauté de Mercure ; elle ne présente à la fille de Cécrops que de grandes images qui livrent son âme irritée aux tourments d’une secrète fureur. En proie à son inquiétude, elle gémit la nuit, elle gémit le jour ; brûlée par un poison lent, elle fond comme la glace aux rayons d’un soleil douteux ; le bonheur d’Hersé la dévore comme le feu dévore les herbes épineuses, qui, sans jeter des flammes, se consument lentement en fumée. Souvent elle voulut mourir pour ne pas être témoin de cet hymen ; elle voulut souvent le révéler comme un crime au sévère Cécrops. Enfin, elle s’assied aux portes du palais pour repousser le dieu qui s’avance du côté opposé ; en vain joint-il aux caresses et aux prières les plus douces paroles. « Cesse, lui dit-elle ; je ne m’éloignerai d’ici qu’après t’en avoir écarté. - J’y consens », réplique vivement le dieu de Cyllène, et, de son caducée, il ouvre les portes ciselées ; Aglaure veut se lever, mais tous les ressorts qui fléchissent quand nous nous asseyons, roidis par une invincible pesanteur, ne peuvent se mouvoir ; elle s’efforce de se redresser, mais l’immobile jointure de ses genoux refuse de plier ; le froid circule dans ses membres, et le sang cesse de couler dans ses veines décolorées. Comme on voit un cancer incurable étendre ses ravages des membres viciés aux membres sains encore : ainsi le froid de la mort, pénétrant par degrés dans le cœur d’Aglaure, ferme en elle les sources de la vie et de la respiration. Elle n’essaya pas de parler ; l’eût-elle essayé, sa voix n’aurait plus trouvé de passage. Déjà la pierre avait pris la place de son cou, son visage s’était durci : Aglaure, assise, n’était plus qu’une statue inanimée ; et sa pierre n’était pas même blanche : l’Envie, qui dévora son cœur, l’avait souillée de ses poisons.