Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/316

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les métamorphoses


Après avoir ainsi puni d’insolents discours et un cœur profané par la jalousie, le petit-fils d’Atlas abandonne la contrée qui porte le nom de Minerve, et, balancé sur ses ailes, il rentre au céleste séjour. Son père l’appelle en secret, et sans lui faire connaître l’objet de son amour : « Fidèle ministre de mes volontés, lui dit-il, ô mon fils ! que rien ne t’arrête, vole avec ta vitesse accoutumée, et descends vers cette terre, qui, en levant les yeux vers le ciel, voit à sa gauche ta mère Maïa, et que ses habitants appellent Sidonie. Sur le gazon de la montagne, tu vois paître un royal troupeau ; emmène-le jusqu’au bord de la mer ». Il dit, et déjà les taureaux, chassés de la montagne, s’avancent, au gré de Jupiter, vers le rivage où la fille du puissant roi de la contrée avait coutume de jouer avec les vierges de Tyr, ses compagnes. Amour et majesté ne peuvent guère s’accorder ni figurer ensemble ; aussi, quittant l’appareil de sa toute-puissance, le maître des dieux, dont la main est armée de flammes au triple dard, et qui, d’un signe, ébranle le monde, revêt la forme d’un taureau, et, confondu parmi ceux d’Agénor, il mugit et promène sur le tendre gazon ses formes gracieuses. Sa blancheur égale celle de la neige qui n’a pas encore été foulée par le pied du voyageur, ni amollie par le souffle humide de l’Auster ; son col est droit et musculeux, son fanon pend à longs plis sur sa poitrine ; ses cornes sont petites, mais on les dirait polies par la main de l’artiste, et leur éclat efface celui du plus pur diamant ; son front n’a rien de menaçant, son œil rien de terrible ; la douceur règne dans tous ses traits. Émerveillée de sa beauté, la fille d’Agénor s’étonne qu’il ne respire pas les combats ; cependant, malgré sa douceur, elle n’ose d’abord le toucher ; bientôt elle s’approche, et présente des fleurs à sa bouche aussi blanche que l’ivoire. Son amant tressaille de joie ; en attendant le bonheur qu’il espère, il baise les mains d’Europe. Ah ! c’est à peine s’il peut maîtriser les transports de son impatience ! Tantôt il joue et bondit sur la verte prairie, tantôt il se couche et fait éclater sur le sable doré la blancheur de ses flancs. Peu à peu rassurée, Europe flatte de sa main virginale la poitrine qu’il présente à ses caresses, et enlace ses cornes de guirlandes de fleurs ; enfin, la fille d’Agénor, ignorant quelle est sa monture, ose se placer sur son dos. Alors le dieu, s’éloignant de la terre et de l’aride rivage, plonge insensiblement un pied trompeur dans les flots qui le baignent ; bientôt il s’avance et emporte sa proie au sein des mers. Europe, tremblante, cède à la violence de son ravisseur, et tourne ses regards vers le rivage qui fuit ; sa main droite tient la corne du taureau, la gauche s’appuie sur son dos, et les plis onduleux de sa robe flottent au gré des vents.