Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/380

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les métamorphoses

recours aux larmes, comme si Procné les avait commandées. Dieux ! quelle nuit obscure enveloppe le cœur humain ! Les efforts de Térée pour consommer un crime font croire à sa vertu ; ce crime fait sa gloire. Que dis-je ? Philomèle s’associe à ses désirs ; elle jette ses bras caressants autour des épaules de son père, et demande qu’il lui soit permis de se rendre auprès de sa sœur ; c’est au nom de sa vie, et c’est contre sa vie qu’elle implore cette faveur. Térée la contemple, et déjà il la possède du regard ; les baisers qu’elle donne à son père, les bras dont elle étreint son cou, tout est pour lui aiguillon, tout est flamme, tout sert d’aliment à son délire. Toutes les fois qu’elle embrasse son père, il voudrait être son père : et s’il l’était, serait-il moins impie ! Pandion cède aux prières de ses filles ; Philomèle transportée de joie rend grâce à son père. Infortunée ! Elle regarde comme un bonheur pour sa sœur et pour elle ce qui doit les perdre toutes les deux. Phébus n’avait plus qu’un étroit espace à parcourir, et ses chevaux frappaient déjà de leurs pieds la région où s’incline l’Olympe. On dresse avec une pompe royale les tables du festin, les dons de Bacchus coulent dans des coupes d’or, et chacun va goûter les douceurs du sommeil. Le roi de Thrace est séparé de Philomèle, mais elle remplit son cœur qui bouillonne ; il se rappelle ses traits, sa démarche, ses mains ; les charmes qu’il n’a pas vus encore, il se les représente au gré de ses désirs ; il attise lui-même le feu qui le dévore, et son ardeur inquiète éloigne de lui le sommeil. Le jour brille : Pandion presse la main de son gendre prêt à partir, et, les yeux baignés de larmes, il lui recommande sa compagne : « Ô mon gendre bien-aimé ! puisqu’un pieux motif m’y oblige, puisque mes deux filles le veulent ainsi, et que tu le veux toi-même, ô Terée ! je te la confie. Mais au nom de la bonne foi, par les liens qui unissent nos cœurs, par les dieux immortels, je t’en conjure, veille sur elle avec l’amour d’un père. Hâte-toi de me rendre ce doux appui de ma vieillesse : tout délai m’en semblera long. Et toi, Philomèle (c’est assez que ta sœur vive loin de nous), si tu as quelque tendresse pour ton père, presse le moment de ton retour ». Telles étaient ses prières ; en même temps il couvrait sa fille de baisers, et mêlait à ses prières de douces larmes. Comme un gage de foi, il prend la main de Térée et celle de Philomèle et les serre dans la sienne ; il leur donne pour sa fille et pour son petit-fils, qui vivent éloignés de lui, de doux embrassements en souvenir de tendresse. Enfin, il peut à peine prononcer le dernier adieu d’une voix entrecoupée de sanglots, et lui-même il s’effraie des tristes pressentiments qui s’élèvent dans son âme. Cependant Philomèle est montée sur le vaisseau à la poupe éclatante ; la rame fend les flots, et la terre semble s’éloigner. « Je triomphe, s’écrie Térée, j’emporte avec moi l’objet de mes vœux ! » Le barbare !