Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/39

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toi, trois fois s’arrêta ma langue impuissante, trois fois le son vint expirer sur mes lèvres. La pudeur doit, autant qu’il est possible, se mêler à l’amour. Ce que je n’osai pas dire, l’amour m’a ordonné de l’écrire, et les ordres qu’Amour donne, il est dangereux de les dédaigner. Il règne, il étend ses droits sur les dieux souverains. C’est lui qui, me voyant hésiter d’abord, m’a dit : "Écris ; ce cœur de fer, se laissant vaincre, reconnaîtra des lois." Qu’il me protège, et comme il embrase mes veines d’un feu dévorant, qu’il rende aussi ton cœur favorable à mes vœux.

Ne crois pas que ce soit par corruption de cœur que je romps les liens qui m’enchaînent. Nulle faute, et tu peux t’en enquérir, n’a terni ma renommée. L’amour exerce d’autant plus d’empire qu’on le connaît plus tard. Je brûle intérieurement, je brûle, et une blessure cruelle fait saigner mon cœur. Comme les jeunes taureaux se sentent blessés par le premier joug qu’on leur impose, comme un poulain tiré du troupeau ne peut d’abord supporter le frein, ainsi un cœur novice subit difficilement et avec peine les premières atteintes de l’amour, et le mien succombe sous ce fardeau qui l’accable. Le crime devient un art, lorsqu’il est appris dès un âge tendre. Celle qui aime tard aime avec plus de violence. Tu raviras les prémices d’un honneur resté intact, et la faute entre nous deux sera égale. C’est quelque chose que de cueillir à pleines mains des fruits dans un verger, que de détacher d’un doigt délicat la rose qui vient d’éclore. Si toutefois cette pureté native d’un cœur qui ne connut jamais le crime doit être souillée d’une tache inaccoutumée, je suis heureuse de brûler d’un feu digne de moi. Je n’ai pas fait un choix honteux, pire que l’adultère. Oui, si Junon m’offrait le dieu, son frère et son époux, il me semble qu’à Jupiter je préférerais Hippolyte.

Déjà même, pourras-tu le croire ? je suis entraînée vers un art jusqu’alors inconnu pour moi. Je veux, d’une course rapide, suivre aussi les bêtes fauves. Déjà ma première divinité est celle de Délos, dont la parure est un arc recourbé. Tes goûts sont devenus ma loi. Je voudrais parcourir l’étendue des forêts[1], presser le cerf dans les toiles, exciter, sur la cime des monts, l’ardeur d’une meute. Je voudrais, d’un bras vigoureux, lancer le javelot tremblant, ou reposer mon corps sur un frais gazon. Souvent je me plais à diriger un char léger à travers la poussière[2], et à faire sentir le frein à la bouche d’un coursier docile. Tantôt je m’élance, semblable à la prêtresse de Bacchus qu’agitent les fureurs de ce dieu, semblable à celles qui, sur le mont Ida, font résonner les tambourins, à celles à qui les Dryades, ces demi-déesses, et les Faunes à la double corne, ont soufflé un enthousiasme inconnu. Car on me redit tout, lorsque mon transport est calmé. Moi seule je connais l’amour secret qui me brûle. Peut-être me faut-il éprouver cet amour fatalement attaché

  1. Dieux ! que ne suis-je assise à l’ombre des forêts ! (Racine. Phèdre, I, 3.)
  2. Quand pourrai-je, au travers d’une noble poussière, Suivre de l’œil un char fuyant dans la carrière ! ( lbid.)