Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/390

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les métamorphoses

apportent des offrandes aux dieux. Répandu sur la flamme, l’encens se change en vapeurs humides, et les victimes votives tombent les cornes entrelacées de bandelettes d’or ; mais au milieu de cette foule qui remercie le ciel, on ne voit point Éson, qui, déjà voisin du tombeau, s’affaisse sous le poids des ans. Son fils adresse à Médée ces paroles : « Ô toi, que je proclame l’auteur de mon salut, tu m’as tout donné, et tes bienfaits passent toute croyance ; cependant, s’ils peuvent aller jusque-là (et que ne peuvent tes enchantements ? ), retranche de mes années pour ajouter aux années de mon père ». Et il ne peut retenir ses larmes. Touchée de cette prière qu’inspire la piété, elle se souvient que, bien différente de Jason, elle a abandonné Æéta ; mais elle ne laisse point éclater son émotion : « Quel vœu criminel est sorti de ta bouche pieuse, ô mon époux ! Quoi ! je pourrais aux dépens de ta vie prolonger celle d’un autre ! Ah ! puisse Hécate me refuser ce pouvoir ! ta prière est injuste ; mais je veux essayer de te donner plus que tu ne demandes, ô Jason ! Mon art s’efforcera de prolonger les jours de mon beau-père sans abréger les tiens, pourvu que La déesse au triple visage me seconde, et regarde d’un œil favorable une si grande entreprise ». Trois nuits devaient encore s’écouler avant que la lune, réunissant ses cornes, eût pleinement arrondi les contours de son disque : à peine s’est-il montré à la terre, radieux et dans son entier développement, Médée sort de son palais, la robe flottante, un pied nu, et les cheveux épars sur ses épaules nues. Seule, au milieu du profond silence de la nuit, elle promène à l’aventure ses pas errants : les hommes, les oiseaux, les hôtes des forêts, tout est plongé dans le sommeil : les broussailles n’ont plus de murmure, le feuillage repose en silence ; le silence règne dans les humides plaines de l’air : les astres rayonnent dans cette solitude : Médée, les bras levés de leur côté, tourne trois fois en cercle, répand trois fois sur ses cheveux l’onde puisée dans un fleuve, et trois cris lamentables s’échappent de sa bouche. Elle fléchit le genou sur le sable aride, et s’écrie : « Ô nuit, fidèle témoin des mystères ; et vous, astres étincelants dont la clarté unie à celle de la lune succède aux feux du jour ; et toi, triple Hécate, confidente et protectrice de mes desseins ; et vous charmes ; et vous, artifices magiques ; et toi, terre, qui fournis à nos sacrifices des simples tout-puissants ; et vous, zéphyrs, vents, montagnes, fleuves et lacs ; vous tous, dieux des forêts, vous tous, dieux de la nuit, accourez à ma voix. Par vous, quand je l’ai voulu, les rivages étonnés ont vu les fleuves remonter vers leur source ; ma voix rend immobiles les mers agitées, et agite les mers immobiles ; je dissipe ou je rassemble les nuages, je chasse ou j’appelle les vents ; par des paroles et des chants mystérieux, je fais périr les vipères béantes ; je transporte les rochers arrachés de leur base, les chênes déracinés du sol qui les vit naître,