Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/435

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les métamorphoses

gouttes de sang tomber de ces fleurs et des rameaux s’agiter, et frémir. Enfin des bergers nous apprirent, mais trop tard, que la nymphe Lotos, fuyant l’amour infâme de Priape, avait été changée en cet arbre qui conserva son nom.

Ma sœur l’ignorait ; effrayée par ce récit, elle veut revenir sur ses pas et s’éloigner des nymphes qu’elle vient d’adorer ; mais ses pieds prennent racine ; elle travaille à les dégager ; le haut de son corps peut seul se mouvoir encore ; l’écorce qui s’élève peu à peu l’enveloppe insensiblement jusqu’aux reins. À la vue de ce prodige, elle porte la main à ses cheveux, et s’efforce de les arracher, sa main se remplit de feuilles, qui déjà ombragent son front. Le jeune Amphisse, c’est le nom qu’il avait reçu d’Eurytus, son aïeul, a senti se durcir le sein de sa mère, et ses lèvres demandent en vain le lait aux mamelles taries. Témoin de ta cruelle destinée, je ne pouvais, ô ma sœur, te porter du secours ; autant que je le pus, j’arrêtai les progrès du tronc et des rameaux, en les tenant embrassés, et, je l’avoue, j’aurais voulu disparaître sous la même écorce que toi. Andrémon son époux, son malheureux père, arrivent et cherchent Dryope ; ils demandent Dryope, et moi je leur montre le lotos ; ils couvrent de baisers ce bois tiède encore, et, prosternés aux pieds de cet arbre chéri, ils le serrent dans leurs bras. Déjà tu étais arbre, ô ma sœur bien-aimée ; tu n’avais plus d’humain que le visage. L’infortunée arrose de ses larmes les feuilles nées de son corps, et, tandis que sa bouche ouvre encore un passage à sa voix, elle exhale ces plaintes dans les airs : « Si les malheureux sont dignes de foi, non, je le jure par les dieux, je n’ai point mérité cet affreux destin ; je suis punie sans être coupable. Ma vie fut pure ; si je mens, puissé-je me dessécher et perdre le feuillage qui me couvre ! Puissé-je tomber sous la hache, et devenir la proie des flammes ! Cependant, détachez cet enfant des rameaux qui furent les bras de sa mère ; confiez-le aux soins d’une nourrice ; puisse-t-il souvent, allaité sous mon ombrage, s’y livrer à ses premiers jeux ; lorsqu’il pourra parler, instruisez-le à me saluer du nom de mère, et à dire avec douleur : Ma mère est cachée sous cette écorce. Mais qu’il redoute les lacs, qu’il ne cueille jamais la fleur des arbres, et qu’ils soient tous à ses yeux comme autant de divinités. Adieu, cher époux, et toi, ma sœur, et toi, mon père ; si je vous fus chère, protégez mon feuillage contre les blessures de la faux aiguë et contre la dent des troupeaux. Puisqu’il ne m’est pas permis de m’incliner vers vous, élevez-vous jusqu’à moi, et venez recevoir mes baisers ; vous pouvez me toucher encore ; approchez mon fils de ma bouche. Je ne puis parler davantage : déjà l’écorce légère s’étend autour de mon cou, et ma tête se cache sous la cime d’un arbre. Éloignez vos mains de