Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/439

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les métamorphoses

pas encore reçu d’empreinte ; elle commence, elle hésite ; elle écrit et condamne ce qu’elle vient d’écrire ; elle forme de nouveaux caractères, les efface, les change, les blàme, les approuve ; elle prend tour à tour, rejette et reprend ses tablettes ; elle ignore ce qu’elle veut, et tout ce qu’elle a résolu lui déplaît ; sur son front l’audace se mêle à la pudeur ; elle avait écrit le nom de sœur, elle croit devoir l’effacer, et grave enfin ces paroles sur la cire tant de fois corrigée : « L’amante qui t’adresse ses vœux n’attend son salut que de toi seul ; la honte, oui, la honte l’empêche de te dire son nom. Si tu veux connaître l’objet de mes désirs, je voudrais les faire parler sans révéler mon nom ; je voudrais voir mes espérances et mes vœux exaucés avant de te nommer Byblis. N’as-tu pas deviné la blessure de mon cœur à la pâleur de mes traits amaigris, à mes regards, à mes yeux si souvent baignés de larmes, à mes soupirs poussés sans motif, comme à mes embrassements réitérés, à ces baisers, enfin, qui, tu l’as remarqué peut-être, n’étaient pas les baisers d’une sœur. Moi-même, cependant, quoique la plaie de mon cœur soit profonde, quoiqu’un bouillant délire l’agite, j’ai tout fait, les dieux en sont témoins, pour guérir le mal qui me dévore. Malheureuse ! j’ai longtemps combattu pour échapper aux traits irrésistibles de Cupidon ; j’ai lutté avec plus de courage qu’on ne peut l’attendre d’une jeune fille. Je suis réduite à m’avouer vaincue, et ma prière timide implore ton secours ; seul tu peux perdre, seul tu peux sauver une amante. Choisis ; ce n’est point une ennemie qui t’en conjure, c’est une femme qui t’est déjà étroitement unie, et qui brûle de resserrer cette union par des liens plus intimes. Laissons à la vieillesse la science du devoir ; qu’elle recherche ce qui est permis, ce qui est crime et ce qui ne l’est pas ; qu’elle observe les prescriptions des lois avec austérité : notre âge est fait pour Vénus et pour ses folles témérités ; nous ignorons encore ce qui est légitime, nous croyons que tout l’est pour nous, et nous suivons l’exemple des dieux immortels ; ni la sévérité d’un père, ni le soin de notre renommée, ni la crainte, rien ne saurait nous arrêter ; qu’il nous suffise d’éloigner tout sujet de crainte, nous couvrirons nos doux larcins du voile de l’amitié fraternelle. J’ai la liberté de te parler en secret, et il nous est permis de nous presser publiquement dans les bras l’un de l’autre, et d’échanger nos baisers. Que manque-t-il encore à notre bonheur ? Prends pitié de celle qui t’avoue son amour, et qui jamais ne t’eût fait cet aveu, s’il n’était arraché par la violence extrême de sa flamme. Ne mérite pas d’être désigné comme l’auteur de mon trépas sur la pierre de mon tombeau ».

Quand sa main a tracé ces vaines paroles, l’espace lui manque sur les tablettes déjà remplies ; elle écrit encore sur la marge une dernière ligne. Soudain, elle scelle son crime de son anneau, qu’elle imprime sur la cire, après l’avoir