Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/44

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la suis autant que je le puis. Le sable du rivage est arrosé de mes pleurs. Je prie les verdoyantes Néréides de te ramener bientôt. Elles devaient bientôt te ramener, mais pour mon malheur. Mes vœux t’ont donc rappelé afin que tu revinsses pour une autre ? Hélas ! je voulais ainsi le bonheur d’une rivale qui m’a ravi le mien.

Un môle naturel domine sur la profondeur immense de l’abîme. C’est une montagne, contre laquelle viennent se briser les eaux de la mer. De là je reconnus la première les voiles de tes vaisseaux, et je voulus, à travers les flots, m’élancer à leur rencontre. Tandis que je balance encore, je vois des ornements de pourpre briller au sommet de ta proue[1]. Je frémis. Cette parure n’était pas la tienne. Ton navire approche, et, poussé par un vent rapide, il aborde au rivage. Je vois alors, le cœur tout tremblant, un visage de femme. N’était-ce pas assez ? Pourquoi aussi, insensée que j’étais, demeurai-je en ces lieux ? Ton indigne amante se pressait contre ton sein. Alors je me meurtris le mien, je me frappe la poitrine, je déchire, du bout de mes ongles, mes joues trempées de larmes, je remplis de mes hurlements plaintifs le mont sacré d’Ida. De là je vais cacher mes pleurs dans les antres qui me sont chers. Puisse ainsi gémir et pleurer Hélène, épouse abandonnée ! Qu’elle éprouve elle-même les tourments qu’elle m’a causés la première.

Ce qui te convient maintenant, ce sont des femmes qui te suivent à travers l’étendue des mers, et désertent pour toi une couche légitime.

Mais lorsque tu étais pauvre, lorsque, encore berger, tu conduisais les troupeaux, Œnone était l’unique épouse du pauvre pasteur. Ce n’est pas l’éclat de tes richesses qui m’éblouit, ni ton palais qui me touche, non plus que l’honneur d’être appelée l’une des brus de Priam qui en a tant. Non pourtant que Priam puisse refuser le titre de beau-père d’une nymphe ou Hécube rougir de m’avouer pour sa belle-fille. Je suis digne de devenir l’épouse d’un homme puissant et j’y aspire. Le sceptre peut bien aller à mes mains. L’humble lit que je partageais avec toi sous le feuillage du hêtre ne te donne pas le droit de me mépriser. Une couche de pourpre me convient mieux encore.

Enfin, mon amour est pour toi sans dangers. Avec moi aucune guerre ne te menace, et l’onde ne doit pas porter de vaisseaux vengeurs. La fille fugitive de Tyndare est redemandée par des ennemis en armes. Voilà la dot que l’orgueilleuse apporte à son époux[2]. Te faut-il la rendre aux Grecs ? Demande-le à ton frère Hector ou à Déiphobe ou à Polydamas. Consulte, pour l’apprendre d’eux, et le grave Anténor et Priam lui-même. L’âge fut leur maître à tous deux. C’est faire de l’honneur un honteux apprentissage que de préférer à la patrie une femme qu’on a ravie. Ta cause doit te faire rougir, et l’époux poursuit une juste vengeance. Et ne te promets pas, s’il te reste quelque sagesse, la fidélité de cette Lacédémonienne, qui s’est jetée si promptement dans tes bras. Comme

  1. Le poète veut parler ici du vêtement d’Hélène.
  2. Sanguine Trojano et Rutulo dolabere, virgo ; Et Bellona manet te pronuba !… (Aeneid, VII, 518.)