Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/441

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les métamorphoses

de soucis ; voilà ce qui m’a perdue, car, enfin, Caunus n’est point né d’une tigresse ; il ne porte point un cœur plus dur que le roc, le fer impénétrable ou le diamant ; il n’a pas sucé le lait d’une lionne ; il sera vaincu, je l’attaquerai de nouveau. Le dégoût ne me fera pas renoncer à mon dessein, tant qu’il me restera un souffle de vie. Si je pouvais rappeler le passé, je voudrais n’avoir rien entrepris ; mais il faut maintenant achever ce que j’ai commencé. Quand je ferais le sacrifice de mes vœux, puis-je espérer que jamais il oublie ce que j’osai prétendre ? Si je ne persévère pas, mon amour ne sera plus à ses yeux qu’un léger caprice, ou qu’un piège destiné à l’épreuve de sa vertu ; il croira que mon cœur a cédé, non pas au dieu qui l’a consumé de tous ses feux, et le consume encore, mais au délire de mes sens. Enfin, il n’est plus en mon pouvoir de ne point paraître coupable : j’ai écrit, j’ai demandé, j’ai formé des vœux profanes ; quand je n’ajouterais plus rien, je ne puis plus me dire innocente ; ce qui me reste à faire est beaucoup pour le bonheur, et bien peu pour le crime ». Elle dit, et tel est le désordre de son esprit égaré, que, même en rougissant d’avoir osé, elle veut oser encore ; elle ne connaît plus de frein : l’infortunée s’expose à de nouveaux refus. Bientôt, ne voyant plus de terme à cet amour, Caunus fuit sa patrie et le crime, et va fonder de nouveaux remparts sur une terre étrangère. Alors, dit-on, la triste fille de Milet, abandonnée de sa raison, arrache ses vêtements, et se meurtrit le sein avec désespoir. Elle laisse éclater publiquement son délire, et l’aveu des espérances que Vénus a trompées. Sa douleur l’emporte loin de sa patrie et de ses pénates odieux, sur les traces fugitives de son frère. Semblable aux bacchantes qui, agitant le thyrse en ton honneur, ô fils de Sémélé, célèbrent sur l’Ismarus les fêtes triennales, Byblis, en présence des femmes de Bubasus, fait retentir de ses hurlements les vastes campagnes ; de là elle porte ses pas errants dans la Carie, dans la Lycie, et chez les belliqueux Lélèges. Déjà elle avait laissé derrière elle le Cragus, Lymira, les eaux du Xanthe et la montagne où l’on voyait jaillir la flamme du milieu du corps de la Chimère, monstre à la poitrine et à la tête de lion, à la queue de serpent. Il ne lui reste plus de forêts à franchir. Lasse enfin de poursuivre ton frère, tu tombes, ô Byblis, et, couchée sur le sol aride où flottent tes cheveux, tu reposes la tête sur un lit de feuilles desséchées. Souvent les nymphes du pays des Lélèges essaient de la soulever dans leurs faibles bras ; souvent elles l’engagent à maîtriser son amour, et cherchent à consoler sa douleur insensible ; Byblis reste couchée et garde le silence ; elle enfonce ses ongles dans l’herbe verdoyante, et baigne le gazon d’un ruisseau de larmes ; les Naïades en formèrent, dit-on, une source qui ne devait ja-