Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/47

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"Vit-il, m’écriai-je, ou le destin m’appelle-t-il vers ses mânes ? " "Il vit," dit-il. J’exigeai qu’il jurât ce que me disait sa voix timide. J’osai à peine croire à ta vie, attestée par le nom d’un dieu. Dès que j’eus repris mes sens, je lui demandai le récit de tes exploits. Il me raconta alors comment les taureaux de Mars, aux pieds d’airain, ont labouré la terre, comment les dents du dragon, jetées sur le sol comme une semence, ont soudain donné naissance à des guerriers tout armés, comment ce peuple, enfant de la terre, accomplit, en périssant par la guerre civile, les destins de sa vie éphémère. Enfin le monstre est vaincu. Je m’informe de nouveau si Jason vit encore. La foi que j’accorde à ses paroles flotte entre l’espérance et la crainte. À travers les détails de la vive narration qu’il se plaît à me faire, il me découvre les blessures que ton cœur fit au mien.

Hélas ! Où est la foi promise ? Où sont les droits de l’hyménée ? Où ce flambeau plus digne d’embraser un bûcher ? Ce n’est pas un amour furtif qui m’a liée à toi, c’est sous les yeux de Junon, qui préside au mariage, et de l’Hymen couronné de guirlandes, qu’il fut consacré. Mais non, ce n’est ni Junon ni l’Hymen, mais la triste Erinys qui, tout ensanglantée, l’éclaira de ses torches sinistres. Qu’avais-je affaire aux Argonautes ? Qu’avais-je affaire au vaisseau de Minerve ? Nautonier Tiphys, que t’importait ma patrie ? Là n’étaient point le bélier à l’éclatante Toison d’or, ni Lemnos, la royale demeure du vieil Æëtas.

J’avais résolu d’abord, mais ma destinée m’entraînait, de repousser cette cohorte étrangère à l’aide de mes bataillons féminins. Les femmes de Lemnos ne savent que trop vaincre des hommes[1]. Avec d’aussi courageux soldats, je pouvais défendre ma vie. Je vis le héros dans nos murs. Je lui donnai un asile dans mon palais et dans mon cœur. Là s’écoulèrent pour toi deux étés et deux hivers. Le temps de la troisième moisson était venu, lorsque, forcé de mettre à la voile, tu m’adressas ces paroles, en versant un torrent de larmes : "On m’entraîne, Hypsipyle, mais, que les destins m’accordent seulement de revenir ! Je m’éloigne. Ton époux, je le serai toujours. Tu portes dans ton sein un gage de notre union. Qu’il vive, qu’il soit notre enfant à tous deux.

A ces mots, des larmes coulèrent sur ton visage trompeur, et je me souviens que tu ne pus en dire davantage. L’Argo te vit monter le dernier de tes compagnons sur son bord sacré. Il vole à travers les flots. Le vent a enflé ses voiles. L’onde azurée se dérobe sous la carène qui fuit. Tes yeux restent fixés sur la terre, et les miens sur les eaux. Une tour, d’où la vue s’étend au loin, domine les ondes. J’y monte. Des pleurs inondent mon visage et mon sein. Je regarde à travers ces larmes, et, servant l’ardeur de mes désirs, mes yeux ont alors une

  1. Les femmes de Lemnos, pour avoir refusé d’offrir à Vénus un sacrifice annuel, furent affligées d’une espèce de maladie qui rendait désormais impossible leur commerce avec leurs époux. Indignées de leurs dédains, elles conçurent et exécutèrent le projet de les massacrer tous, et déférèrent ensuite à Hypsipyle le droit de gouverner l’île.