Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/497

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les métamorphoses

« Ô Grecs, si le ciel avait exaucé vos prières et les miennes, ce grand débat n’aurait pas lieu : tu vivrais, Achille, tu garderais tes armes et nous t’aurions encore avec nous ! Mais puisque les destins jaloux nous l’ont ravi (et il feignait d’essuyer une larme), le légitime héritier d’Achille n’est-il pas celui qui a donné Achille aux Grecs ? Ne faites pas à Ajax un mérite d’être d’un esprit aussi grossier qu’il le paraît ; ne me faites pas un tort du génie inventif qui vous a toujours été si utile ; ne me reprochez pas le talent que je puis avoir pour la parole, s’il me sert aujourd’hui, après vous avoir si souvent servi. Pourquoi chaque homme renoncerait-il à ses avantages ? Mais la naissance, les aïeux, tous ces avantages du hasard sont-ils vraiment les nôtres ? Ajax s’est vanté de descendre de Jupiter, mais Jupiter est aussi un de mes aïeux, et il l’est au même degré : Laërte est fils d’Arcésius, Arcésius l’est de Jupiter, et ces noms ne rappellent ni crime, ni exil. Par ma mère, le dieu de Cyllène ajoute encore à l’éclat de ma race : des deux côtés, le sang d’un dieu coule dans mes veines. Mais ce n’est pas pour un avantage de naissance, et parce que mon père n’a pas tué son frère, que je réclame les armes d’Achille ; voyez mes véritables titres, et jugez. Si Pélée et Télamon étaient frères, que ce ne soit pas un privilége pour Ajax ; ne faites pas de ces dépouilles le prix d’un degré de parenté, mais celui du mérite ; ou si vous regardez au droit du sang, il y a Pyrrhus, fils d’Achille, il y a Pélée, son père : Ajax n’a rien à demander ; portez ces armes à Phthie ou à Scyros. Et Teucer, lui aussi, n’est-il pas le cousin d’Achille ? Réclame-t-il cependant ? Ose-t-il espérer cet héritage ? Nos actions seules doivent peser dans la balance : les miennes sont trop nombreuses pour que je puisse aisément les embrasser toutes dans mon discours, mais l’ordre des faits me guidera.

Pour sauver son fils de la mort prématurée prédite par les destins, Téthys l’avait caché sous l’habillement d’une jeune fille, et la ruse avait trompé tout le monde, Ajax comme les autres. À des ornements de femme, je mêlai des armes qui devaient réveiller l’âme virile du héros ; et dès que je le vis mettre la main sur le bouclier et sur la lance : « Fils d’une déesse, m’écriai-je, Troie est encore debout, elle t’attend pour tomber ; suis-moi, viens renverser la superbe Ilion ». Et je m’emparai de lui, et je le forçai de vaincre. Ses exploits m’appartiennent : c’est moi qui ai renversé Télèphe, qui lui ai tendu la main, lorsqu’il était vaincu et suppliant ; c’est moi qui ai pris Thèbes, qui ai conquis les villes d’Apollon, Lesbos, Ténédos, et Chrysès, et Cylla, et Syros ; moi, dont la main a ébranlé dans leurs fondements et jeté