Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/506

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


à votre fils ; cet or et celui que j’ai déjà reçu, tout lui sera fidèlement remis, j’en prends les dieux à témoin ! » À ce nouveau parjure, la mère furieuse répond par un regard de mort. Les Troyennes le saisissent, Hécube se jette sur sa proie ; avec la force de la colère, elle enfonce ses doigts dans les yeux du traître, elle en arrache les prunelles ; elle y plonge la main tout entière ; et, souillée d’un sang odieux, elle fouille et refouille le creux des orbites. Les Thraces, irrités de cet affreux traitement fait à leur chef, tombent sur Hécube à coups de traits et de pierres. Ô surprise ! elle se retourne, elle court après la pierre qu’on lui lance, et la mord en grondant ; elle ouvre la bouche pour parler, et elle aboie. On montre encore le lieu dont le nom rappelle ce prodige ; et, longtemps poursuivie par le souvenir de ses maux, on l’entendit pousser des hurlements plaintifs dans les plaines de la Thrace. Troyens et Grecs plaignirent son triste sort ; tous les dieux furent émus, et Junon elle-même avoua qu’Hécube n’avait pas mérité tant de douleurs.

L’Aurore avait favorisé les armes des Troyens ; mais il n’y a plus de place dans son âme pour les malheurs d’Ilion et d’Hécube ; un malheur qui la touche de plus près, le douloureux souvenir du fils qu’elle a perdu, déchire le cœur de la déesse : elle a vu, dans les plaines de Troie, Memnon périr sous la lance d’Achille ; et, à cette vue, les vives couleurs qui rougissent le ciel du matin ont pâli, l’horizon s’est couvert de noirs nuages. Memnon reposait sur le bûcher fatal ; à cet affreux spectacle, la mère éperdue, hors d’elle-même, les cheveux épars, court se jeter aux pieds de Jupiter, et, d’une voix éplorée : « Je suis la dernière des déesses de l’Olympe, j’ai peu de temples dans l’univers ; déesse cependant, tu me vois à tes genoux. Je ne veux ni temples, ni sacrifices, ni encens, ni autels ; je ne suis qu’une femme, et pourtant, s’il est vrai que ma lumière naissante sert à borner l’empire de la nuit, tous ces honneurs sont mérités ; mais l’Aurore a d’autres pensées, d’autres soins que de réclamer les honneurs qui lui sont dus. J’ai perdu mon fils ; c’est pour lui que je viens. Après avoir en vain combattu avec courage pour Priam, il est tombé, à la fleur de son âge, sous les coups du terrible Achille. Tu l’as voulu, ô souverain des dieux ! Mais du moins, je t’en conjure, daigne, par quelque marque d’honneur, consoler son ombre et le cœur brisé de sa mère ». Jupiter exauce sa prière : le bûcher enflammé de Memnon s’écroule, et vomit de noirs tourbillons de fumée : pareille à ces vapeurs émanées des fleuves, et que le soleil ne peut percer de ses rayons, la cendre qui voltige s’agglomère, prend un corps, une figure ; le feu lui prête la chaleur et la vie ; légère, elle a des ailes ; c’est encore une masse