Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/527

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les métamorphoses

torrents de pluie mêlés de grêle ; les vents déchaînés se heurtent, se combattent, et, dans leurs chocs furieux, bouleversent le ciel et les mers. L’un d’eux, lancé par la déesse, rompt les câbles qui liaient la flotte aux rivages, renverse les vaisseaux, et les abîme dans les flots. Le bois s’amollit et prend la forme d’un corps humain : les poupes recourbées en deviennent la tête et le visage, les antennes sont des bras, les rames des mains et des pieds qui fendent l’eau, les flancs s’assouplissent, les carènes se changent en reins flexibles, les cordages en ondoyante chevelure : ce sont de nouvelles Naïades avec la couleur azurée des vaisseaux ; elles se jouent au milieu des flots qu’elles redoutaient ; nées sur le sommet des montagnes, elles peuplent l’humide empire, sans regretter leur ancienne patrie. Mais elles n’ont pas oublié leurs longs périls sur tant de mers ; plus d’une fois, aux vaisseaux battus par la tempête elles ont prêté une main amie. Pour les Grecs seuls, elles sont sans pitié : le souvenir des malheurs de Troie et la haine des Grecs vivent dans leurs cœurs. Elles virent avec joie les débris du vaisseau d’Ulysse, et celui qu’il avait reçu d’Alcinoüs se durcir en rocher, et se dresser sur les eaux comme un nouvel écueil.

Les vaisseaux troyens changés en nymphes, on pouvait espérer que la terreur de ce prodige ferait tomber les armes des mains du Rutule ; mais il persiste. Chaque parti a ses dieux, et, ce qui vaut les dieux, le bras et le courage de ses chefs. Déjà ce n’est plus pour toi, Lavinie, ni pour le sceptre et le royaume de ton père, que combattent les deux rivaux ; c’est pour vaincre, c’est pour n’avoir pas la honte de céder. Enfin Vénus voit triompher les armes de son fils ; Turnus tombe, et Ardée dont il faisait la force tombe avec lui. Lorsque la flamme impitoyable l’a dévorée, et que ses toits ne sont plus qu’un monceau de cendres, des débris fumants un oiseau jusqu’alors inconnu s’envole, en secouant la cendre de ses ailes ; son cri plaintif, sa maigreur, son pâle plumage, tout en lui rappelle le désastre d’une ville détruite : il conserve le nom d’Ardée, et, par le triste battement de ses ailes, il en déplore le malheur.

Enfin, la vertu d’Énée avait désarmé les vieilles colères de Junon elle-même : après avoir raffermi les fondements de l’empire d’Iule, il n’avait plus qu’à prendre sa place dans le ciel. Vénus lui avait gagné le suffrage des dieux ; elle entoure de ses bras caressants le cou de Jupiter : « Ô mon père, lui dit-elle, tu n’as jamais été sévère et dur pour ta fille ; sois-lui encore plus doux aujourd’hui, je t’en conjure ; donne à Énée, à mon fils, qui te reconnaît pour son aïeul, un rang parmi les