Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/67

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le premier, fut le dernier de ta vie. Il ne m’a pas été permis de répandre sur toi de justes larmes ni de porter sur ton sépulcre le tribut de ma chevelure. Je ne me suis pas jetée sur toi, je ne t’ai pas pris de froids baisers. Des monstres avides déchirent mes entrailles. Moi-même, je vais suivre, avec ma blessure, l’ombre de mon fils : on ne dira pas que j’ai été mère et longtemps privée de mon enfant.

Et toi, toi qu’espéra en vain une sœur malheureuse, recueille, je t’en supplie, les membres dispersés de ton fils ; rapporte-les près de sa mère ; qu’ils reposent dans un tombeau commun, et qu’une même urne, si petite qu’elle soit, renferme nos cendres à tous deux. Vis en gardant mon souvenir ; répands des larmes sur ma blessure ; amant, ne redoute pas le corps de ton amante. Accomplis, je t’en conjure, les volontés d’une sœur trop infortunée : j’exécuterai moi-même celles de mon père.


MÉDÉE À JASON

Je me suis, quoique reine de Colchos, mise, il m’en souvient, à ta disposition, lorsque tu imploras le secours de mon art. Alors les Sœurs qui dispensent aux mortels leurs destinées auraient dû rompre la trame de mes jours. Alors Médée eût pu mourir dignement ; tout ce qui, depuis ce temps, s’est écoulé de ma vie, a été un supplice.

Hélas ! pourquoi l’arbre de Pélion vogua-t-il, conduit par de jeunes bras, contre le bélier de Phryxus ? Pourquoi avons-nous vu à Colchus l’Argo de Magnésie[1] ? Pourquoi vous êtes-vous, troupe de Grecs, abreuvée aux eaux du Phase ? Pourquoi ai-je été, plus que je ne devais l’être, charmée par ta blonde chevelure, par ta beauté, par les grâces de tes discours mensongers ? Ou bien, puisque sur nos côtes avait abordé un vaisseau nouveau pour elles, et qu’il y avait apporté des mortels audacieux, que n’a-t-il été, le fils ingrat d’Aeson, affronter sans défense et la flamme qu’exhalaient les taureaux et leur mufle recourbé[2] ! Que n’a-t-il jeté la semence, et soulevé contre lui autant d’ennemis qu’il en naquit d’hommes, pour qu’il tombât victime de l’ouvrage même dont il était l’auteur ! Que de perfidie eût péri avec toi, barbare ! Combien de maux n’eussent point pesé sur ma tête !

Il y a quelque plaisir à reprocher un bienfait à un ingrat ; je veux goûter ce plaisir : c’est la seule jouissance qui me viendra de toi. Forcé de diriger, sans expérience, un vaisseau vers Colchos, tu abordas aux rivages fortunés de ma patrie. Là, Médée fut pour toi ce qu’est ici ta nouvelle épouse. Autant son père a de

  1. Magnésie était une ville voisine de la Thessalie.
  2. Médée l’avait prémuni contre la flamme que vomissaient les taureaux, par la vertu d’herbes magiques qu’elle lui avait fait prendre.