Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/68

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richesses, autant en avait le mien : l’un règne sur Éphyre[1] que baigne une double mer ; l’autre, sur toute la contrée qui s’étend depuis la rive gauche du Pont jusqu’à la neigeuse Scythie. Æétès donne l’hospitalité à la jeunesse grecque, et vos corps foulent des lits ornés de peintures. Ce fut alors que je te vis, alors que j’appris à te connaître ; ce fut la première atteinte portée à mon âme. Je te vis, je défaillis ; je brûlai d’une flamme inconnue, comme brûle aux autels des grands dieux la torche de pin. Tu étais beau, et ma destinée m’entraînait : tes yeux avaient attiré mes regards. Perfide, tu l’as senti : qui peut facilement cacher l’amour ? La flamme, en s’élevant, se trahit et se dénonce elle-même. Cependant le roi t’avait dit d’assujettir à un joug inaccoutumé le cou rebelle d’indomptables taureaux. Consacrés à Mars, ces taureaux n’étaient pas seulement redoutables par la force de leurs cornes ; leur haleine terrible était de feu, et leurs pieds d’airain massif ; leurs naseaux étaient recouverts d’airain noirci par la vapeur de leur souffle. On t’ordonne en outre de répandre au loin, dans les campagnes, d’une main obéissante, les semences qui doivent engendrer des peuples destinés à t’attaquer toi-même, avec des traits nés en même temps qu’eux : moisson formidable pour celui dont les soins l’ont produite. Ta dernière épreuve est de tromper, à l’aide de quelque ruse, les yeux du gardien, qui ont appris à ne pas succomber au sommeil.

Æétès avait parlé : vous vous levez tous consternés, et la table surchargée de mets quitte bientôt les lits de pourpre. Que tu étais loin alors et du royaume, la dot de Créüse, et de ton beau-père, et de la fille du grand Créon ! Tu pars en proie à la tristesse ; mes yeux mouillés de larmes suivent tes pas ; et, dans un faible murmure, ma langue te dit : "Adieu." Lorsque, blessée d’un trait fatal, j’eus touché le lit dressé dans mon appartement, la nuit, dans toute sa durée, se passa pour moi au milieu des pleurs. Devant mes yeux se présentaient et les taureaux farouches, et cette horrible moisson ; devant mes yeux s’offrait le dragon vigilant. Je m’abandonnais tantôt à l’amour, et tantôt à la crainte ; la crainte même augmentait mon amour. C’était le matin ; et ma sœur chérie[2], introduite dans mon appartement, me trouve les cheveux épars, et le visage attaché sur ma couche, que j’inondais tout entière de mes larmes. Elle demande protection pour les Minyens : ce que l’une demande, une autre devait l’avoir : ce qu’elle sollicite, nous l’accordons au jeune fils d’Æson.

Il est un bois dont les sapins et les yeuses touffues font une obscure retraite : les rayons du soleil peuvent à peine y pénétrer. Il y a dans ce bois, et depuis un long temps, un temple consacré à Diane ; une main barbare a fait d’or l’image

  1. Éphyre est un ancien nom de Corinthe, ville située dans l’isthme du Péloponnèse, entre la mer Egée et celle d’Ionie.
  2. Chalciope, sœur de Médée, favorisait les Argonautes, parce qu’elle avait quatre fils parmi eux.