Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/71

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pour moi. Un dragon et des taureaux furieux, je les ai domptés, et je ne puis rien contre un seul homme ! Moi qui, par de savants breuvages, ai repoussé des feux terribles, je ne saurais échapper à ma propre flamme ! Mes enchantements, mes simples, mon art, me laissent sans pouvoir ; et je n’ai rien à espérer de la déesse, rien des mystères sacrés de la puissante Hécate ! Le jour n’a plus d’attraits pour moi ; mes nuits, mes veilles sont amères. Mon âme infortunée ne goûte plus les douceurs du repos. Je ne puis me donner à moi-même le sommeil dont j’ai pu endormir un dragon ; mon art me sert mieux pour les autres que pour moi. Celui dont j’ai protégé la vie, une rivale l’embrasse : c’est elle qui recueille le fruit de mes peines.

Peut-être même, tandis que tu cherches à te faire valoir auprès de la compagne superbe, et que tu parles à ses coupables oreilles un langage digne d’elles, peut-être inventes-tu de nouvelles accusations contre ma figure et mes mœurs. Qu’elle rie, et qu’elle soit joyeuse de mes vices. Qu’elle rie, et que, fière, elle s’étale sur la pourpre de Tyr : elle pleurera, et elle brûlera de feux qui surpasseront les miens. Tant qu’il y aura du fer, de la flamme et des sucs vénéneux, aucun ennemi de Médée n’échappera à sa vengeance.

Si les prières ne peuvent toucher ton cœur de fer, écoute maintenant des paroles bien humiliantes pour une âme fière. Je suis avec toi suppliante, autant que tu le fus souvent avec moi, et je n’hésite pas à tomber à tes pieds. Si je te semble méprisable, songe à nos enfants communs ; une marâtre cruelle poursuivra de ses rigueurs ce que mes flancs ont porté. Ils ne te ressemblent que trop ; cette ressemblance me touche ; et chaque fois que je les regarde, mes yeux se mouillent de larmes. Au nom des dieux, par la flamme et la lumière que répand ton aïeul, par mes bienfaits, par mes deux enfants, ces gages de notre amour, rends-moi, je t’en conjure, cette couche pour laquelle, insensée ! j’ai abandonné tant de choses. Que je croie à la vérité de tes paroles, et reçoive à mon tour des secours de toi. Ce n’est pas contre des taureaux ni des guerriers que je t’implore, ni pour qu’un dragon sommeille, vaincu par ton art. Je te réclame, toi que j’ai mérité, toi qui t’es donné à moi ; c’est par toi que je suis devenue mère, en même temps que je te rendais père.

Tu demandes où est ma dot ? Je l’ai comptée dans ce champ qu’il te fallait labourer, pour enlever la toison. Ce bélier d’or, tout brillant de cette riche toison, voilà ma dot. Si je te dis : "Rends-la moi," tu me la refuseras. Ma dot, c’est la vie que je t’ai conservée ; ma dot, c’est la jeunesse grecque[1]. Va maintenant, perfide, compare à ces dons l’opulence du fils de Sisyphe[2]. Si tu vis, si tu as une épouse, un beau-père puissant, si même tu peux être ingrat, c’est à moi que tu le dois. Je veux bientôt…

  1. Médée avait sauvé d’une mort certaine les Grecs, compagnons de Jason.
  2. Créon était fils de Sisyphe.