Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/72

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Mais que sert d’annoncer d’avance les châtiments ? La colère enfante d’effroyables menaces ; j’irai où me conduira la colère. Peut-être me repentirai-je de ce que j’aurai fait ; mais je me repens aussi d’avoir veillé sur les jours d’un époux infidèle. Je laisse à faire au dieu qui maintenant agite mon cœur ; je ne sais quel projet affreux médite mon âme.


LAODAMIE À PROTÉSILAS

Laodamie l’Émonienne[1], envoie le salut à son époux l’Émonien qu’elle aime, et souhaite que ce salut parvienne où elle l’adresse. La renommée publie que, retenu par les vents, tu restes à Aulis : ah ! quand tu me fuyais, où était-il ce vent ? C’est alors que la mer aurait dû résister à vos rames : c’était le temps où m’eût servi la fureur des ondes. J’aurais donné plus de baisers, fait plus de prières à mon époux ; et il est beaucoup de choses que je voulais te dire encore. Tu as précipitamment quitté ces lieux ; le vent appelait tes voiles ; c’était celui que désiraient les matelots, mais non pas moi ; ce vent, favorable pour les nautoniers, ne l’était point pour une amante. Je m’arrache à tes embrassements, Protésilas ; et ma langue laisse inachevées les prières que je t’adressais. Elle put à peine te dire un triste adieu. L’impétueux Borée avait soulevé et tendu les voiles : déjà mon cher Protésilas était loin de moi.

Tant que j’ai pu regarder mon époux, j’ai pris plaisir à le regarder, et mes yeux n’ont pas cessé de suivre les tiens. Je ne pouvais plus t’apercevoir, et je pouvais encore apercevoir tes voiles ; mes regards restèrent longtemps attachés sur elles. Mais, quand je ne vis plus ni toi ni tes voiles fugitives ; quand je n’eus plus rien à contempler que la mer, et que la lumière se fut enfuie avec toi, on dit qu’au sein des ténèbres qui m’environnaient, je tombai, privée de sentiment, sur mes genoux fléchissant.À peine mon beau-père Iphiclus, à peine le vieil Acaste, à peine ma mère éplorée, purent-ils, avec de l’eau glacée, parvenir à me ranimer. Ils me rendirent un pieux mais inutile service. Je leur reproche de n’avoir pas permis à une infortunée de mourir.

Avec l’usage de mes sens revint aussi le sentiment de mes douleurs : un légitime amour dévore mon chaste cœur. Je ne donne plus aucun soin aux apprêts de ma chevelure ; je n’aime plus à me couvrir d’un vêtement tissu d’or. Semblable à ceux que l’on croit qu’a frappés de son thyrse le dieu à la double corne, je vais, çà et là, où me pousse mon délire. Les mères de Phylacé[2] viennent à moi et me crient : "Revêts, Laodamie, ton manteau royal." Moi, que je porte des vêtements chargés

  1. La Thesssalie porta d’abord le nom d’Emonie, de celui d’une des filles de Deucalion.
  2. Phylacé était une ville de la Phtiotide en Thessalie.