Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/73

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de pourpre, tandis qu’il porte la guerre sous les remparts d’Ilion ! Moi, que je peigne ma chevelure, tandis qu’un casque pèse sur sa tête ! Moi, que je prenne de nouveaux vêtements, et mon époux de lourdes armes ! Je tâcherai qu’on puisse dire que j’ai, par ce désordre, imité tes peines ; et c’est dans la tristesse que je passerai ces temps de guerre.

Prince du sang de Priam, Pâris, dont la beauté fit le malheur des tiens, sois un ennemi aussi impuissant que tu fus un hôte ingrat. Je voudrais ou que tu eusses haï les traits de ton épouse de Ténare ou que les tiens lui eussent déplu. Ménélas, ô toi qu’agite trop le souvenir d’un rapt, que ta vengeance, hélas ! fera couler de larmes ! Dieux, je vous en conjure, éloignez de nous ce présage sinistre, et que mon époux consacre ses armes à Jupiter, qui aura permis son retour. Cependant, je vis dans la crainte, et chaque fois que je songe à cette fatale guerre, mes larmes coulent comme la neige qui fond au soleil. Ilion, Ténédos, le Simoïs, le Xanthe, l’Ida, sont des noms qui me font peur presque par le son même[1].

Non, il n’eût pas osé ravir ce qu’il n’eût pu défendre, cet hôte perfide ; il connaissait ses forces. Il était venu, dit-on, tout couvert d’or, et portait sur son corps toutes les richesses de la Phrygie. Il était puissant par sa flotte et par ses soldats, instruments des guerres terribles ; et pourtant quelle faible partie de leur empire les rois y entraînent avec eux ? Voilà, fille de Léda, sœur des jumeaux, voilà sans doute ce qui a triomphé de toi ; voilà, je le crois, ce qui a pu être si funeste aux Grecs. Je crains je ne sais quel Hector : Pâris a dit qu’Hector dirigeait de sa main sanguinaire les cruelles batailles. Garde-toi, si je te suis chère, de cet Hector, quel qu’il soit ; conserve ce nom gravé dans ton souvenir. Dès que tu l’auras évité, n’oublie pas d’éviter les autres ; pense qu’il y a là beaucoup d’Hectors ; et tâche de te dire, toutes les fois que tu te disposeras à combattre : "Laodamie m’a recommandé d’avoir pitié d’elle."

S’il faut que Troie succombe sous les efforts du soldat grec, qu’elle tombe sans qu’il t’en coûte une seule blessure. Que Ménélas combatte et qu’il marche au-devant des ennemis, pour enlever à Pâris celle que Pâris lui a ravie. Qu’il se jette dans la mêlée, et que, déjà son vainqueur par la justice de sa cause, il le soit encore par ses armes. C’est à un époux d’aller au milieu de l’ennemi ressaisir son épouse. Ta cause est différente ; ne combats que pour défendre ta vie, et pouvoir revenir dans les bras fidèles de ta maîtresse. Dardaniens, je vous en conjure, de tant d’ennemis, n’en épargnez qu’un ; que mon sang ne coule pas de ce corps. Ce n’est pas à lui qu’il sied bien de combattre un

  1. Une amante seule devait trouver terribles les noms du Simoïs, du Xanthe, de Ténédos, parce que son amant pouvait trouver la mort en ces lieux. Boileau, dans son épître au Roi (ép. IV.), sur le passage du Rhin, après s’être plaint de la difficulté de rimer avec les noms durs et barbares de Woërden, du Zuiderzée, de Wageninghen, etc., regrette de n’avoir pas à écrire les noms harmonieux des fleuves et des villes de l’Asie.

    Oh ! que le ciel, soigneux de notre poésie,
    Grand roi, ne nous fit-il plus voisins de l’Asie !

    II n’est plaine en ces lieux si sèche et si stérile
    Qui ne soit en beaux mots partout riche et fertile.
    Là, plus d’un bourg fameux par son antique nom,
    Vient offrir à l’oreille un agréable son.
    Quel plaisir de te suivre aux rives du Scamandre,
    D’y trouver d’Ilion la poétique cendre !