Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/74

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fer nu à la main, et d’opposer aux coups des guerriers un cœur intrépide. Son ardeur se signale bien mieux dans l’amour que dans les batailles. Que d’autres fassent la guerre ; Protésilas doit aimer. Je l’avoue maintenant, j’ai voulu te rappeler, et mon cœur m’y portait ; mais la crainte d’un mauvais augure arrêta ma langue. Lorsque, partant pour Troie, tu voulus franchir la porte de ton père, ton pied, heurtant le seuil, fut un présage de malheur.À cette vue, je gémis, et je me dis en secret dans mon cœur : "Que ce soit là, ô dieux ! le présage du retour de mon époux ! " Je te fais aujourd’hui cet aveu, pour que tu ne te laisses pas emporter à la fureur des armes : fais que toutes mes alarmes s’évanouissent dans les airs. Le sort a marqué aussi pour une fin déplorable le guerrier, quel qu’il doive être, qui, le premier des Grecs, touchera le sol troyen. Malheureuse celle qui aura, la première, à pleurer la mort d’un époux ! Fassent les dieux que tu n’aspires pas à te montrer intrépide ! Parmi les mille vaisseaux des Grecs[1], que ta poupe aborde la dernière ; que la dernière elle fende les ondes déjà fatiguées. Je te donne aussi cet avertissement : sors du vaisseau le dernier ; cette terre, pour que tu t’empresses d’y descendre, n’est point celle de tes pères. Quand tu reviendras, que la rame et la voile donnent à ta carène une impulsion rapide, et arrête ta course hâtive au rivage de ta patrie.

Soit que Phébus se cache, soit qu’il fournisse sa carrière au-dessus de la terre, tu es pour moi, pendant le jour, tu es pour moi, pendant la nuit, un sujet de douleur ; il est toutefois plus grand la nuit que le jour. La nuit a des charmes pour la jeune fille dont le cou repose sur un bras qui l’entoure. Je poursuis dans une couche solitaire des songes mensongers : tandis que me manquent les joies véritables, les fausses me plaisent. Mais pourquoi ton image s’offre-t-elle pâle à ma pensée ? Pourquoi de ta bouche ne me vient-il souvent que des reproches ? Je m’arrache au sommeil, et j’adore toutefois les simulacres de la nuit. Je n’oublie de faire fumer aucun autel de la Thessalie : je prodigue l’encens, je l’arrose de mes larmes, et la flamme s’étend et brille, comme on la voit s’élever de la libation d’un vin pur. Quand donc, à ton retour, te pressant dans mes bras avec amour, m’évanouirai-je, languissante de joie ? Quand viendra le jour où, enfin réuni à moi dans une même couche, tu me raconteras tes brillants exploits du champ de bataille ? Tandis que tu me les diras quelque plaisir que j’éprouve à t’écouter, tu prendras cependant beaucoup de baisers, tu en donneras beaucoup. Il y a toujours, un grand charme à suspendre ainsi les paroles d’un récit : cette douce interruption dispose bien la langue à le reprendre. Mais quand je songe à Troie, je songe aussi aux vents et à la mer : et l’espérance, bientôt vaincue, cède aux anxiétés de la crainte.

Ce qui m’alarme encore, c’est que les vents

  1. Non anni domuere decem, non mille carinae. (Aen., II, v. I98.)