Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/84

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Mais je dissimule mal : qui pourrait en effet cacher un feu que trahit toujours sa propre lumière ? Si tu attends toutefois que la parole te confirme la vérité, je brûle : tu vois ma passion dans ce mot qui te la révèle. Pardonne, je t’en conjure, à cet aveu, et ne lis pas ce qui suit d’un air sévère, mais avec celui qui sied à ta beauté.

Il m’est doux d’espérer que, puisque tu as relu ma lettre, tu pourras aussi me recevoir comme elle. Ratifie cet espoir, et que la mère de l’Amour, qui m’a conseillé ce voyage, ne t’ait pas en vain promise à mes vœux. Car, afin que tes torts ne viennent pas d’ignorance, c’est un avertissement divin qui m’amène, et une déesse puissante préside à mon entreprise. Le prix que je sollicite est grand, je le sais, mais il m’est dû : Cythérée t’a promise à ma couche. Parti du rivage de Sigée, sous un tel guide, j’ai, sur la nef de Phéréclès[1], parcouru, à travers les vastes mers, des routes périlleuses. C’est à elle que je dus une brise complaisante et des vents propices : la mer est son empire, comme elle fut son berceau. Qu’elle persiste, et qu’elle seconde comme ceux de la mer, les mouvements de mon cœur ; qu’elle fasse arriver mes vœux au port où ils tendent.

Cette flamme, je l’ai apportée, je ne l’ai pas trouvée ici ; c’est elle qui m’a fait entreprendre un si long voyage. Car ce n’est ni la furie d’une tempête ni une erreur de route qui nous a fait aborder à ce rivage : la terre de Ténare[2] était celle où se dirigeait ma flotte. Ne crois pas que je fende les mers avec un vaisseau chargé de marchandises (que les dieux me conservent seulement les richesses que je possède !). Je ne viens pas non plus, comme observateur, visiter les villes grecques : celles de ma patrie sont plus opulentes. C’est toi que je viens chercher, toi que la blonde Vénus a promise à ma flamme ; je t’ai désirée avant de te connaître : ton visage, mon imagination me l’a montré avant mes yeux ; la renommée fut la première qui me révéla tes traits. Atteint par les traits rapides d’un arc éloigné, il n’est cependant pas étonnant que j’aime ; je le dois. Tel fut l’arrêt du Destin ; tu tenterais en vain de le changer ; un récit véridique et fidèle te l’apprendra. J’étais encore, par un retard de la délivrance, retenu dans les flancs de ma mère ; déjà ils allaient être allégés du poids qui les chargeait. Il lui sembla, dans les apparitions d’un songe, qu’il sortait de son sein une immense torche enflammée. Elle se lève épouvantée, et raconte l’effrayante vision de la sombre nuit au vieux Priam, qui en transmet aux devins le récit. Les devins déclarent qu’Ilion sera embrasé par le feu de Pâris. Cette flamme fut, comme elle l’est aujourd’hui, celle de mon cœur. Ma beauté et ma force d’âme étaient déjà, bien que je parusse sorti des rangs du peuple, l’indice de ma noblesse cachée<ref>On a remarqué ici que le manque de transition forme une lacune si considérable, qu’il faudrait au moins un ou deux distiques pour la remplir. — Il faut se rappeler,

  1. Ce Phéréclès ou Phéréclus, file d’Armonide, était un habile constructeur de vaisseaux, et chéri de Minerve, dit Homère, qui en parte dans l’Iliade, I. v. vers 59l et suiv.
  2. La Laconie, patrie d’Hélène, était aussi appelée terre de Ténare, à cause du promontoire de ce nom qui borde ses côtes.