Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/90

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l’amour conjugal, et de violer les chastes droits d’une union légitime ? Ah ! dans ta simplicité que j’ai presque appelée grossière, penses-tu, Hélène, que ta beauté puisse ne pas faillir ? Il te faut cesser ou d’être belle ou d’être sévère. Une grande lutte est engagée entre la sagesse et la beauté[1]. Ces larcins charment Jupiter ; ils charment la blonde Vénus. Ces larcins ne t’ont-ils pas d’ailleurs donné pour père le maître des dieux ? Si le sang de tes ancêtres a quelque vertu, fille de Jupiter et de Léda, tu peux à peine demeurer chaste. Sois-le cependant alors que ma Troie te possédera ; ne sois, je t’en supplie, coupable que pour moi seul. Commettons maintenant une faute que le mariage expiera, si toutefois Vénus ne m’a pas fait une vaine promesse.

Mais ton époux t’y engage par sa conduite, sinon par ses discours, et il s’absente pour n’être pas un obstacle au furtif amour de son hôte[2]. Il ne pouvait mieux choisir son temps pour visiter le royaume de Crète. Ô merveilleuse pénétration de cet homme ! Il partit, et dit en s’éloignant : "Prends soin à ma place, ô mon épouse ! de l’hôte phrygien, que je te confie" Tu négliges, je l’atteste, les recommandations de ton mari absent. Tu n’as aucun soin de ton hôte. Crois-tu donc, fille de Tyndare, que cet homme imprudent soit capable d’apprécier le mérite de ta beauté ? Tu t’abuses, il le méconnaît ; et il n’abandonnerait pas à un étranger, s’il y attachait un grand prix, le trésor qu’il possède. Que si ma voix, que si mon ardeur ne te peuvent déterminer, l’occasion qu’il nous offre nous oblige à en profiter. Nous serons insensés, nous le serons plus que lui, si nous laissons s’échapper une occasion si sûre. C’est presque de ses mains qu’il te présente un amant ; profite de la simplicité d’un époux qui m’a confié à toi.

Tu reposes seule dans un lit solitaire, pendant la longueur des nuits ; seul aussi je repose dans ma couche solitaire. Que des joies communes nous unissent l’un à l’autre : cette nuit-là sera plus belle que le jour à son midi. Alors je jurerai par les divinités qu’il te plaira, et je me lierai par 1e serment solennel que tu m’aura dicté. Alors, si ma confiance n’est pas trompeuse, j’obtiendrai que tu viennes dans mon royaume. Si la pudeur et la crainte te retiennent, ce n’est pas toi qui paraîtras m’avoir suivi ; je serai coupable sans toi de cet attentat : car j’imiterai le fils d’Égée et tes frères ; tu ne peux te rendre à un exemple qui te touche de plus près. Tu fus enlevée par Thésée ; les deux filles de Leucippe le furent par eux[3] ; je serai le quatrième exemple que l’on citera. La flotte troyenne est prête ; elle est garnie d’armes et d’hommes ; la rame et le vent vont bientôt en accélérer

  1. Juvenal a dit après Ovide :

    … Rara est adeo concordia formae
    Atque pudicitiae I

  2. Il paraît, d’après Dictys de Crète, que Ménélas avait entrepris ce voyage pour recueillir l’héritage d’un oncle maternel, fils de Minos.
  3. Castor et Pollux enlevèrent deux sœurs, filles de Leucippe, Phébé et Ilaïre, au moment où elles allaient épouser Idas et Lyncée, fils d’Apharée.