Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/92

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HÉLÈNE À PÂRIS

Maintenant que ta lettre a souillé mes yeux, je croirais n’avoir qu’un faible mérite en n’y répondant pas. Étranger ici, tu as osé, au mépris des droits de l’hospitalité, tenter la foi d’une épouse légitime ! C’est donc pour cela que tu as traversé des mers orageuses, et que la terre de Ténare t’a reçu dans son port[1] ? Notre palais, quoique tu vinsses d’un lointain pays, n’a pas tenu ses portes fermées devant toi ; était-ce pour que l’outrage fût la récompense d’un si grand bienfait ? En y entrant ainsi, étais-tu un hôte ou un ennemi ? Je ne doute pas que ces reproches, tout justes qu’ils soient, ne te paraissent de ridicules discours. Qu’ils soient ainsi jugés, j’y consens, pourvu que je n’oublie pas la pudeur, et que ma vie soit une suite de jours sans tache. Si mon visage hypocrite ne prend pas un air triste, si, dans un maintien immobile, je ne fais pas voir un front dur et farouche, je n’en ai pas moins une réputation pure ; jusqu’ici j’ai vécu sans crime, et nul adultère ne tire vanité de moi.

J’en admire d’autant plus ta confiance en ton entreprise, et le motif qui a pu te donner l’espoir de partager ma couche. Quoi ! parce que le héros, petit-fils de Neptune[2], a porté sur moi des mains coupables, parce que j’ai été enlevée une fois, je parais digne de l’être deux !

Ce crime devenait le mien, si je me fusse laissé séduire. Quand je fus enlevée, qu’ai-je fait, sinon de ne le vouloir point ? Cependant, il n’a pas retiré de son attentat le fruit qu’il désirait ; excepté la peur, je suis revenue sans avoir rien éprouvé. Sa bouche téméraire m’a seulement dérobé quelques baisers, que je lui disputai ; il n’a de moi rien de plus. L’audace que tu montres ne se fût pas contentée de ces larcins. Grâce aux dieux, il ne t’a pas ressemblé. Il m’a restituée intacte, et sa continence atténue sa faute ; ce jeune héros s’est évidemment repenti de son action. Thésée s’est repenti pour avoir dans Pâris un successeur ! Pour que mon nom ne cessât d’être dans toutes les bouches ! Cependant je n’en ai pas de courroux (comment en effet s’irriter contre quelqu’un qui vous aime ?), pourvu que l’amour dont tu te vantes soit sincère, car j’en doute encore ; non que la confiance me manque ou que mes traits ne me soient pas bien connus, mais parce que la crédulité porte d’ordinaire malheur aux jeunes filles, et que vos paroles passent pour mensongères.

Mais, dira-t-on, d’autres femmes succombent, et il est rare d’en voir de chastes. Et qui empêche que mon nom ne soit cité à côté de ces rares modèles ? Car la faiblesse de ma mère, dont l’exemple t’a paru propre à me pouvoir entraîner

  1. Voyez la note 2 de l’épître précédente.
  2. Thésée se disait petit-fils de Neptune.