Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/93

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n’est que le résultat d’une erreur : ma mère se vit déçue par une image trompeuse : l’adultère s’était caché sous un plumage. Je ne pourrai, moi, si je succombe, alléguer mon ignorance ; il n’y aura pas de méprise pour colorer l’odieux de mon crime. L’erreur de ma mère est excusable, et l’auteur de sa faute la rachète. Où est le Jupiter qui fasse dire que j’aie été heureuse dans la mienne ?

Tu vantes ton origine, et tes aïeux, et ton nom royal ; ma famille a une illustration assez noble. Sans parler de Jupiter, le bisaïeul de mon beau-père[1], ni de toute la race de Tyndare[2] et de Pélops, fils de Tantale, Léda, trompée par un cygne, me donna Jupiter pour père, lorsque, trop crédule, elle réchauffa dans son sein cet oiseau imposteur. Va, maintenant, rappelle à toute ta Phrygie l’origine de ta race, et Priam avec Laomédon son père. Je les révère, mais celui que tu es si glorieux d’avoir pour cinquième aïeul est le premier de mon sang. Bien que je croie à la puissance du sceptre de Troie, ta patrie, je ne regarde pas comme inférieur celui que je possède. S’il lui cède en richesses et en population, assurément le tien est barbare[3].

Ta lettre, riche en promesses, contient l’offre de si magnifiques présents qu’ils pourraient ébranler même des déesses ; mais, si je voulais franchir enfin les limites de la pudeur, tu ne pourrais, pour me rendre coupable, m’offrir de plus sûr attrait que toi-même. Ou je conserverai éternellement sans tache ma réputation ou je te préférerai à tes dons. Si je ne les méprise pas, c’est que des présents, dont tout le prix vient de celui qui les fait, sont toujours bien reçus. Ce qui me touche bien davantage, c’est que tu m’aimes, c’est que je suis la cause de tes peines, c’est que ton espérance a traversé de si vastes mers.

Les marques que tu donnes maintenant de ton amour audacieux, quand la table est dressée[4], ne m’échappent point, bien que je m’étudie à dissimuler. Tantôt tu me lances de passionnés et lascifs regards, dont les miens supportent à peine les importunités ; tantôt tu soupires ; tantôt tu prends la coupe qui est près de moi, et tu bois à l’endroit même où j’ai bu. Ah ! combien de fois ai-je remarqué les signes que me faisaient tes doigts, combien de fois ceux de ton sourcil qui avait, pour ainsi dire, son langage[5] ! Souvent aussi j’ai craint que mon époux ne les vît, et j’ai rougi de ces intelligences trop peu cachées. Souvent, avec un léger mouvement de mes lèvres ou d’une bouche immobile j’ai dit : « Il n’a honte de rien », et je ne me trompais pas. J’ai lu aussi sur le contour de la table, au-dessous de mon nom, j’ai lu, tracé avec du vin, le mot J’AIME. Cependant j’ai, d’un œil incrédule, refusé d’y croire. Hélas ! déjà j’ai appris qu’on pouvait parler de cette sorte[6].

  1. Atrée, qui passait pour le père de Ménélas et d’Agamemnon, était ainsi le beau-père d’Hélène.
  2. Voici comment s’établit cette filiation au cinquième degré : Priam,père de Pâris, était fils de Laomédon, qui avait pour père Ilus, et celui-ci Tros ; entre Tros et Jupiter, il y avait Erichtonius et Dardanus ; enfin, la mère de ce dernier, Électre, fille de l’Océan et de Thétys, avait été femme de Jupiter.
  3. Hélène appelle cette région barbare, dans le sens des Grecs, qui donnaient ce nom à tous ceux qui n’étaient pas nés sur leur territoire.
  4. Voyez les vers 215 et suivants de l’épîre précédente.
  5. Imitation de Properce :

    Tecta superciliis si quando verba remittis,
    Aut tua cum digitis scripta silenda notas. (L. III, eleg. VI, 25.)

  6. Burman, d’après le grammairien Ptolem. Héphestion, (1. IV) attribue à Hélène l’invention de la pantomime ou langage par gestes.