Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/95

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


crois-moi, il n’est pas de fer, mais je refuse d’aimer celui que je pense à peine pouvoir être à moi. Pourquoi fendre avec le soc de la charrue le sable humide du rivage ? Pourquoi voudrais-je poursuivre l’espoir d’un bien que le sol même me dénie ? Je suis novice aux larcins de Vénus, et, les dieux m’en soient témoins, je ne me suis jouée d’un époux fidèle par aucun artifice. Maintenant même que je confie ces mots à des feuilles discrètes, cette lettre remplit un office nouveau pour moi. Heureux ceux à qui l’habitude vient en aide ! Pour moi, ignorante des choses, je soupçonne difficile la route du crime.

La crainte même est un mal : je suis déjà toute confuse, et je m’imagine que tous les yeux sont attachés sur les miens. Et je n’ai pas tort de le croire ; je suis en butte aux malins propos du peuple, et Éthra m’en a rapporté certaines paroles. Mais lui, dissimule, à moins que tu ne préfères renoncer à moi. Que dis-je ? pourquoi y renoncerais-tu ? tu peux dissimuler. Que ton jeu soit caché ; l’absence de Ménélas me donne une liberté plus grande, mais non pas entière.

Il s’est vu forcé de partir loin d’ici ; la cause de ce subit voyage est grave et légitime. J’en ai du moins ainsi jugé. Comme il balançait à s’éloigner : "Fais en sorte, lui dis-je, de revenir promptement." Charmé du présage, il me donne un baiser : « Je confie à tes soins, me dit-il, et mon royaume, et mon palais, et l’hôte troyen. » Je contins à peine mon rire ; et tandis que je m’efforçais de l’étouffer, je ne pus lui répondre que ces mots : "Il en sera ainsi."

Il a fait voile vers la Crète, secondé par les vents ; ne pense pas pour cela que tout te soit permis. Mon époux est loin de nous ; mais, absent, il veille encore sur moi ; ne sais-tu pas que les rois ont le bras long[1] ? Ma renommée aussi m’est à charge ; car plus ta bouche persiste à me donner des louanges, plus il est fondé à craindre. La gloire dont je jouis maintenant, et qui fait ma joie, fait aussi mon malheur ; mieux eût valu que ma réputation eût provoqué des bruits injurieux. Ne sois pas surpris, parce qu’il s’est éloigné, qu’il m’ait ici laissée avec toi ; il m’a confiée à ma propre vertu, à l’honneur de ma vie. Il craignait, à cause de ma figure ; il s’est fié à cette vie ; et ma vertu le rassure en même temps que ma beauté t’alarme.

Tu m’engages à ne pas perdre une occasion qui s’offre d’elle-même, et à profiter de la complaisance d’un époux trop simple. Je le désire et je le crains : ma volonté est encore trop indécise, et mon cœur flotte au milieu du doute. Mon époux est loin de moi, et tu reposes sans épouse ; nous sommes réciproquement captivés, moi par tes charmes, toi par les miens. Les nuits sont longues, et déjà nos paroles nous ont unis. Tu es séduisant, hélas ! et nous habitons la même demeure. Que je périsse si tout ne m’invite pas à devenir coupable ! Je ne sais pourtant quelle crainte me retient encore.

  1. Cet adage, trop familier dans son application ici, n’est pas nouveau. Les Grecs disaient de même Makrai turannôn cheires.