Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/96

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Celle que tu as difficilement persuadée, que ne peux-tu facilement la contraindre ! C’est par la violence qu’il faudrait m’arracher mes scrupules. L’outrage est quelquefois utile à ceux qui l’ont essuyé ; aussi voudrais-je devenir forcément heureuse. Tandis qu’il est nouveau, combattons plutôt un amour qui commence ; un peu d’eau répandue sur une flamme récente suffit pour l’éteindre. L’amour n’est pas stable chez ceux qui ne sont que des hôtes ; il est errant comme eux, et lorsque vous comptez le plus sur sa constance, il n’est déjà plus. Témoin Hypsipyle, témoin la fille de Minos, toutes deux le jouet d’hymens qui ne furent pas accomplis[1].

Toi-même, après avoir longtemps aimé Énone, on dit, infidèle, que tu l’abandonnas. Tu ne le nies pas non plus, et je me suis, si tu l’ignores, enquise avec le plus grand soin de tout ce qui te regarde. Tu voudrais demeurer constant dans ton amour, que tu ne le pourrais même pas : déjà les Phrygiens déploient tes voiles. Tandis que tu t’entretiens avec moi, tandis que s’avance la nuit désirée, déjà souffle le vent qui te doit porter dans ta patrie. Tu abandonneras au milieu de leur cours des joies toutes nouvelles : avec les vents s’envolera notre amour.

Te suivrai-je comme tu me le conseilles ? Verrai-je Troie si vantée, et serai-je la bru du grand Laomédon ? Je ne méprise pas assez les louanges de la volage renommée, pour la laisser remplir ces contrées du bruit de ma honte. Que diront de moi et Sparte et toute l’Achaïe, et les nations de l’Asie, et ta Troie elle-même ? Que pensera de moi Priam ? Qu’en penseront et son épouse et tous tes frères, et les femmes dardaniennes ? Toi-même, comment pourras-tu espérer que je te sois fidèle, et ne pas trouver dans ton propre exemple des sujets d’inquiétude ? Tout étranger qui entrera dans le port d’Ilion sera pour toi le sujet d’une crainte soupçonneuse. Que de fois, dans ton courroux, me diras-tu : "Adultère ! " oubliant que mon crime est le tien ! Tu seras devenu à la fois et le censeur et l’auteur de ma faute. Ah ! puisse auparavant m’engloutir la terre !

Mais je jouirai de l’opulence troyenne et de soins qui feront mon bonheur ; je recevrai de plus riches présents qu’il ne m’en est promis ; on me donnera sans doute aussi et de la pourpre et de précieux tissus ; je me verrai riche d’énormes monceaux d’or ? Pardonne à mon aveu : tes présents n’ont pas encore assez de prix ; je ne sais quel charme me retient à cette terre. Quel bras, si l’on m’outrage, me pourra défendre sur les bords phrygiens ? Où trouver mes frères ? Où l’appui d’un père ? Jason promit tout à Médée, et la trompa ; en fut-elle moins rejetée de la demeure d’Éson ? Déshonorée,

  1. Voyez les Épîtres VI et X.