Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/97

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il n’y avait plus d’asile pour elle auprès d’Æétès[1] ; il n’y en avait plus auprès d’Ipséa, sa mère, de Chalciope, sa sœur. Je ne crains rien de semblable ; Médée aussi était sans crainte : un augure flatte souvent une espérance qui sera déçue. Les vaisseaux, maintenant battus par la tempête, on les a tous vus sortir du port sur une mer sans orage.

Ce qui m’effraie encore, c’est cette torche sanglante que ta mère crut mettre au monde avant le jour de l’enfantement. Je redoute aussi les avertissements des devins, qui annoncèrent, dit-on, que Troie périrait embrasée par la flamme des Grecs. Et comme Cythérée te favorise, parce qu’elle doit à ton arbitrage et son triomphe et un double trophée[2], je crains alors les deux autres déesses auxquelles ton jugement, si tu ne te glorifies pas en vain, fit perdre leur cause. Je ne doute pas non plus que, si je te suis, l’on ne prenne les armes. Hélas ! notre amour n’aura que des glaives autour de lui. Hippodamie d’Atrace n’a-t-elle pas forcé les guerriers d’Hémonie à déclarer aux Centaures une guerre cruelle[3] ? Et tu penses que Ménélas, et mes deux frères, et Tyndare soient lents à exercer une si juste vengeance ?

Tu me parles avec complaisance de tes preuves de courage ; mais ton visage contredit tes discours : ton corps fut formé pour Vénus plutôt que pour Mars. Qu’ils fassent la guerre, ceux qui ont la force en partage ; ton devoir, Pâris, est de toujours aimer. Dis à Hector, que tu me vantes, de combattre à ta place ; cherche dans d’autres combats des succès dignes de toi. Je choisirais ce parti, si j’étais sage et un peu plus hardie ; c’est celui que choisira toute fille sensée. Et même, dépouillant toute honte, je le prendrai peut-être moi-même, et, vaincue avec le temps, je porterai tes chaînes. Tu demandes que nous puissions nous voir et nous parler en secret ; je sais ce que tu désires, et ce que tu appelles un entretien. Mais tu as trop de hâte, et ta moisson ne fait encore que de poindre. Puisse ce retard être favorable au vœu que tu formes !

Je m’arrête ; ma main déjà fatiguée termine ici cette épître, muette confidente des secrets de mon âme. Le reste, je pourrai te l’apprendre par Clymène et Éthra mes compagnes, qui sont toutes deux ma société et mon conseil[4].


LÉANDRE À HÉRO

Ton amant d’Abydos t’envoie le salut qu’il aimerait mieux te porter, fille de Sestos, si le courroux des mers s’apaisait[5]. Si les dieux protègent et secondent mon amour, tes yeux

  1. Aeétès était roi de la Colchide et père de Médée.
  2. Ce double trophée est la victoire remportée par Vénus sur ses deux rivales.
  3. Voyez l’épître II - Atrace était une ville de Thessalie, qui donne son nom à la contrée.
  4. Voyez le vers 257 de l’épître précédente
  5. Léandre demeurait à Abydos, ville d’Asie, sur la côte orientale de l’Hellespont, en face de Sestos, située en Europe, et patrie d’Héro.