Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/98

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regretteront d’avoir à lire cet écrit[1] ; mais les dieux ne me sont pas favorables. Pourquoi, en effet, retardent-ils l’accomplissement de mes vœux, et ne permettent-ils point que je prenne à travers les îlots ma course accoutumée[2] ? Le ciel, tu le vois, est plus noir que la poix ; et la mer, bouleversée par les vents, est à peine praticable pour les vaisseaux rapides. Un seul nautonier, homme audacieux, a quitté le port ; c’est lui qui te remet ma lettre. Je me serais aussi embarqué, si, au moment où il tranchait les liens de la proue, tout Abydos n’eût été en observation. Je ne pouvais, comme auparavant, échapper aux auteurs de mes jours ; l’amour que je voulais tenir caché ne fût pas resté secret. Aussitôt, écrivant ces lignes : "Pars, heureuse lettre, m’écriai-je, elle te tendra bientôt sa belle main ; peut-être aussi te touchera-t-elle du bout de ses lèvres, lorsque sa dent, aussi blanche que la neige, en voudra rompre les liens." Tels sont les mots que je prononce d’un faible son de voix ; le reste, ma main le confia à ces feuilles. Ah ! combien je préférerais, qu’au lieu d’écrire, elle pût nager, et qu’elle aidât, comme auparavant, à me porter sur les ondes ! Elle est sans doute plutôt faite pour battre les flots paisibles ; elle est cependant aussi l’interprète fidèle de mes sentiments.

Voilà sept nuits, espace plus long pour moi qu’une année, que bouillonnent et mugissent les eaux de la mer agitée. Si, pendant toutes ces nuits, j’ai vu le sommeil calmer mes sens, que les ondes furieuses le soient longtemps encore. Assis sur un rocher, je regarde tristement le rivage où tu es ; et, mon corps ne pouvait s’y transporter, je m’y élance en esprit ; mes yeux, fixés vers ce point, aperçoivent ou croient apercevoir les fanaux qui veillent sur le sommet de la tour[3]. Trois fois je déposai mon vêtement sur la plage aride ; trois fois je tentai de faire, nu, ce périlleux trajet ; la mer opposa son courroux à ma téméraire jeunesse, et lança contre mon visage, pendant que je nageais, des flots qui l’inondèrent.

Mais toi, le plus redoutable des vents impétueux, pourquoi as-tu ainsi résolu de me combattre ? C’est contre moi, si tu ne le sais pas, et non contre les mers, que s’exerce ta fureur. Que ferais-tu si l’amour ne t’était pas connu ? Malgré ta froidure, tu ne peux pas nier, cruel, qu’une Athénienne t’ait jadis embrasé de ses feux ? Si, au moment d’enlever celle qui fait ton bonheur, on eût voulu fermer devant loi la barrière des airs, comment l’eusses-tu souffert ? Épargne-moi, je t’en conjure ; modère et ralentis l’impétuosité de ton souffle ; qu’à ce prix le petit-fils d’Hippotas[4] ne te commande rien qui t’attriste ! Vaine demande ! Mes prières n’obtiennent même de lui que des murmures, et les eaux, toujours battues, ne sont nulle part apaisées. Oh ! que Dédale ne peut-il me donner maintenant ses ailes audacieuses, quoique le rivage

  1. Il supposait qu’Héro devait préférer sa présence à une lettre.
  2. Nous citons ici les principaux passages d’une lettre de Lord Byron, laquelle semble avoir été écrite pour servir de note à cette épître : "Quand il eut visité la Morée et toute l’Achaïe, dit un de ses biographes, il s’embarqua pour Constantinople sur la frégate the Salsete, capitaine Bathurst. Pendant que le navire était à l’ancre dans les Dardanelles, il s’éleva parmi les officiers une discussion sur la possibilité de traverser l’Hellespont à la nage, et de vérifier ainsi les récits d’Ovide et de Musée, au sujet de Léandre, Lord Byron et le lieutenant Ekenhead convinrent d’en faire l’expérience, et l’exécutèrent le 5 mai 1810. Il raconte lui-même son exploit, dont un accès de fièvre fut la suite, ce qui lui fournit le sujet d’une pièce de vers assez piquante. Depuis cette aventure, un Anglais nommé Turner renouvela la même tentative sans réussir, et se permit quelques remarques sur le récit du poète. Celui-ci, offensé de ses doutes, se hâta de les réfuter dans une lettre adressée de Ravenne à son ami le libraire Murray, le 21 février 1824. -À la page 44, vol. 1, des Voyages de Turner, il est dit que Lord Byron, en publiant combien il était facile de traverser le détroit d’Abydos à la nage, semble avoir oublié que Léandre fit le double trajet avec et contre le courant, tandis que le noble lord n’en fit que la partie la plus aisée, en nageant de l’Europe à l’Asie. — Je ne pouvais certainement avoir oublié ce qui est su de tout écolier, que Léandre traversait la mer le soir et revenait le matin. Mon but était de vérifier si l’Hellespont pouvait être traversé à la nage, et c’est à quoi nous réussîmes, M. Ekenhead et moi, l’un en une heure et dix minutes, l’autre en cinq minutes de moins. Le courant ne nous favorisait pas ; au contraire, la grande difficulté consistait à nager malgré le courant, qui, loin de nous porter vers le rivage d’Asie, nous poussait vers l’Archipel. Nous n’avions aucune idée de la différence du courant dont parle M. Turner ; je dis nous, c’est-à-dire, ni M. Ekenhead ni moi, ni personne à bord de la frégate, depuis le capitaine jusqu’au dernier matelot. Voici la première fois que j’en entends parler, ou j’aurais pris l’autre direction. Notre seul motif, pour partir du rivage d’Europe fut la considération que le petit cap au-dessus de Sestos était un point de départ plus marqué, et que la frégate, qui était à l’ancre, formait un meilleur point de vue. M. Turner dit : "Tout ce qu’on jette à la mer, de cette partie du rivage d’Europe, doit constamment aborder au rivage d’Asie." - Cela est si peu exact, que le courant entraîne plutôt dans l’archipel, quoiqu’il puisse arriver parfois qu’un vent violent du rivage d’Asie produise un effet contraire. M.Turner tenta le trajet du côté de l’Asie, et ne réussit pas, y renonçant au bout de vingt-cinq minutes, épuisé complètement, et sans avoir avancé plus de cent toises. Cela est très possible ; il aurait pu lui en arriver autant s’il était parti du rivage opposé. J’ai positivement remarqué, et M. Hobhouse en a fait autant, que la résistance des flots nous força de faire un trajet de trois à quatre milles, tandis que le détroit n’en a qu’un d’étendue. Je puis assurer M. Turner que son succès m’eût fait grand plaisir, parce qu’il m’eût fourni une preuve de plus : il n’est pas très bien à lui de prétendre que, parce qu’il a lui-même échoué, Léandre n’a pu mieux faire que lui. On peut citer quatre exemples de la possibilité du trajet ; M. Ekenhead et moi nous avions été précédés par un jeune Napolitain et un Juif. Quant à la différence du courant, je n’en reconnus aucune. Il n’est favorable d’aucun côté ; mais il peut être surmonté si le nageur plonge dans la mer plus haut que le point opposé du rivage où il tend. La résistance est forte ; mais, en calculant bien, on peut arriver à terre. Ma propre expérience, et celle des autres, me fait prononcer que le passage de Léandre est très praticable : tout jeune homme bien portant et passable nageur peut le pratiquer des deux rivages. J’ai mis autrefois trois heures à traverser le Tage, trajet bien plus hasardeux, puisqu’il exige deux heures de plus que l’Hellespont… Je traversai l’Hellespont en une heure et dix minutes seulement. J’ai aujourd’hui dix ans de plus, et vingt si je compte d’après ma constitution. Cependant il y a deux ans que je fus capable de nager pendant quatre heures et vingt minutes, et je suis persuadé que j’aurais pu continuer deux heures encore, quoique j’eusse une paire de pantalons, accoutrement qui n’aide nullement comme, on sait. Mes deux compagnons restèrent aussi quatre heures dans l’eau… Après de tels essais sur les lieux et ailleurs, qui pourrait me faire douter de l’exploit de Léandre ? Si trois individus ont fait plus que de passer l’Hellespont, pourquoi aurait-il pu faire moins ?… Qu’un jeune Grec des temps héroïques, amoureux et robustes ait réussi dans cette entreprise, il n’y a rien là d’étonnant et de douteux ; qu’il l’ait fait ou non, c’est une autre question parce qu’il pouvait avoir un petit bateau pour s’en éviter la peine… " ( Essai sur Lord Byron, par M. A. P.)
  3. Léandre était guidé, dans ce trajet à travers l’Hellespont par un fanal que son amante allumait sur le haut d’une tour.
  4. Il y eut deux personnages de ce nom. Celui de cette épître est le même que visita Ulysse (Odyss., liv. X.) dans ses voyages, et qui commandait aux vents.