Page:Ovide - Œuvres complètes, Nisard, 1850.djvu/99

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d’Icare soit près de ces lieux ! Je braverai tous les périls, pourvu seulement que je puisse élever dans les airs ce corps qui fut souvent balancé, suspendu sur les flots. Mais, tandis que les vents, que la mer, que tout s’oppose à mes désirs, mon esprit se retrace les premiers temps de nos furtives amours.

Lorsque commençait la nuit (ce souvenir m’est bien doux ), ton amant quittait le foyer paternel. Bientôt, déposant mes vêtements, et toute crainte avec eux, j’agitais lentement mes bras dans l’humide élément. La lune semblait prêter à ma marche sa tremblante clarté, et se faire la compagne officieuse de mes voyages. Levant mes yeux vers elle ; " Favorise-moi, lui disais-je, déesse aux blanches lueurs, et rappelle-toi les rochers de Latmos[1]. Tu n’as pas, grâce à Endymion, un cœur insensible. Tourne, je t’en conjure, tes regards vers un amant discret. Déesse, tu descendis du ciel pour visiter un mortel ; si le langage de la vérité m’est permis, celle que je poursuis est elle-même une déesse. Sans parler de ses vertus, dignes d’une âme céleste, tant de grâces n’appartiennent véritablement qu’aux déesses. Nulle, hormis Vénus et toi, ne la surpasse en beauté ; n’en crois pas mes discours, et contemple-la toi-même. Autant les purs rayons dont brille ton disque argenté font céder à tes feux tous les astres ensemble, autant par sa beauté elle efface les plus belles. Si tu en doutes, tu n’as, déesse du Cynthe[2], que d’aveugles clartés."

Après ces paroles ou d’autres qui en différaient peu, je me glissais, pendant la nuit, sur les eaux qui s’ouvraient devant moi. L’onde rayonnait de l’image réfléchie de la lune, et l’éclat de la nuit silencieuse la faisait ressembler au jour. Nul autre son, nul autre bruit ne frappait mes oreilles, que celui de l’eau séparée par mon corps. Les seuls Alcyons, fidèles au souvenir de Céyx tant aimé, me semblaient murmurer je ne sais quelle douce plainte[3]. Déjà la fatigue a gagné mes bras et mes épaules ; un vigoureux effort m’élève à la surface de l’eau. Dès que j’eus aperçu de loin le fanal : "Là où brillent ces feux sont aussi les miens, m’écriai-je, et ce rivage possède la lumière de ma vie." Soudain mes bras fatigués recouvrent leurs forces, et l’onde me paraît plus molle qu’auparavant je ne sens point les glaces du froid abîme, grâce à l’amour qui embrase man ardente poitrine. Plus j’avance, plus le rivage est proche, moins est grand l’espace qui m’en sépare encore, et plus je me hâte de le franchir. Mais, quand je puis enfin être aperçu de toi, ta présence ajoute aussitôt à mon courage et me fait trouver de l’énergie. Alors aussi je m’efforce en nageant de plaire à ma maîtresse, et, je montre à tes yeux la vigueur de mes bras. Ta nourrice peut à peine t’empêcher de descendre vers la mer ;

  1. On se rappelle le sommeil d’Endymion dans une grotte du mont Latmos.
  2. Le Cynthe, où naquirent Diane et son frère, était une montagne de l’île de Délos.
  3. Voyez, dans les Métamorphoses (liv. XI) cette fable, une des plus belles parties de cet ouvrage.