Page:Pétrarque - Mon secret, 1898.pdf/141

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je m’en réjouis maintenant et je lui en rends grâces.

S. Augustin. On ne croit pas aisément qui vous a trompé une première fois. Tu changeras de caractère, d’extérieur et de vie avant de me persuader que tu as changé d’âme. Si ta flamme s’est calmée et adoucie peut-être, elle n’est certainement pas éteinte. Mais toi qui prises si fort la femme que tu aimes, ne vois-tu pas combien tu te condamnes toi-même en l’absolvant ? Tu te plais à la reconnaître pour un modèle de pureté, en t’avouant insensé et criminel, et tu la proclames très heureuse en déclarant que son amour t’a rendu le plus malheureux des hommes. Si tu te le rappelles, c’est ce que je disais en commençant.

Pétrarque. Oui, je me le rappelle. Je ne puis nier qu’il en soit ainsi, et je vois où vous me conduisez insensiblement.

S. Augustin. Pour mieux le voir, prête-moi toute ton attention. Rien n’engendre autant l’oubli ou le mépris de Dieu, que l’amour des choses temporelles et surtout cette passion que l’on appelle proprement l’amour, et à laquelle, par le plus grand des sacrilèges, on donne même le nom de Dieu, sans doute pour colorer les folies humaines d’une excuse céleste, et pour commettre plus librement un crime énorme, par une sorte d’inspiration divine. Il ne faut pas s’étonner que cette passion exerce tant d’empire sur le cœur de l’homme. Dans les autres passions, la vue de l’objet, l’espoir d’en jouir, et l’ardeur de la volonté vous entraî-