Page:Pétrarque - Mon secret, 1898.pdf/168

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de voir que ton âme ne change jamais lorsque ton corps change continuellement. Voilà tout ce que j’avais à te dire sur la honte.

Mais comme, suivant Cicéron, il est tout à fait choquant de substituer la honte à la raison, implorons le secours de la source même des remèdes, c’est-à-dire de la raison. Tu l’obtiendras par une réflexion profonde, la dernière des trois choses qui détournent l’âme de l’amour. Sache que tu es appelé maintenant à cette citadelle dans laquelle seule tu peux être à l’abri des assauts des passions, et par laquelle tu mériteras le nom d’homme. Songe donc d’abord à la noblesse de l’âme, qui est si grande que, si je voulais en parler, il me faudrait refaire un livre entier. Songe à la fragilité et à la laideur du corps, qui pourraient offrir une matière non moins abondante. Songe à la brièveté de la vie, sur laquelle de grands hommes ont laissé des ouvrages. Songe à la fuite du temps, que personne ne saurait rendre par la parole. Songe à la mort, très certaine, et à l’heure de la mort, incertaine, imminente en tout temps et en tout lieu. Songe que les hommes se trompent seulement en ce qu’ils croient pouvoir différer ce qui ne peut être différé : car il n’est personne assez oublieux de soi-même qui, si on l’interroge, ne réponde qu’il mourra un jour. Ainsi donc, je t’en conjure, ne te laisse point leurrer par l’espoir d’une longue vie qui en a déçu tant d’autres ; prends plutôt pour devise ce vers sorti, pour ainsi dire,