Page:Pétrarque - Mon secret, 1898.pdf/58

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ne voyons pas la mort de loin. Du reste, il n’est pas une personne sensée qui ne voie pas du tout la mort, et, en réalité, prospicere signifie voir de loin. Cela seul a abusé bien des gens sur la pensée de la mort, chacun se proposant pour terme de sa vie une limite à laquelle la nature permet qu’on parvienne, mais où, néanmoins, fort peu sont parvenus. Il ne meurt presque personne à qui l’on ne puisse appliquer ce mot du poète : Il s’était promis des cheveux blancs et de longues années[1]. Cela a pu te nuire, car ton âge, la vigueur de ta complexion et un régime de vie sobre t’ont peut-être donné cet espoir.

Pétrarque. De grâce, ne concevez point sur moi de pareils soupçons. Dieu me garde de cette folie ! Moi, me fier à ce monstre perfide[2] ! comme dit, dans Virgile, un fameux pilote[3]. Moi aussi, jeté sur une mer vaste, cruelle et orageuse, je conduis à travers les flots irrités, en luttant contre les vents, ma barque tremblante, qui fait eau de toutes parts. Je sais bien qu’elle ne peut durer longtemps, et je vois qu’il ne me reste aucun espoir de salut si le Tout-Puissant, dans sa miséricorde, ne m’aide à diriger le gouvernail d’une main vigoureuse et à aborder le rivage avant de périr, afin qu’après avoir vécu en pleine mer, je puisse mourir dans le port[4].

  1. Virgile, Énéide, X, 549.
  2. Virgile, Énéide, V, 819.
  3. Palinure.
  4. Sénèque, Lettres, XIX.