Page:Pétrarque - Mon secret, 1898.pdf/63

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S. Augustin. Cicéron, abhorrant déjà les erreurs de son temps, dit quelque part : Ils ne pouvaient rien voir avec l’esprit et rapportaient tout aux yeux. Or il est d’un esprit supérieur de détourner son âme des sens et d’éloigner sa pensée de la coutume[1]. Telles sont ses expressions, et moi, ayant rencontré cette sorte de fondement, j’ai bâti dessus cet ouvrage que tu dis t’avoir plu.

Pétrarque. Je me rappelle le passage ; il est dans les Tusculanes. J’ai remarqué que vous avez pris plaisir à citer ce mot de Cicéron, là et dans plusieurs endroits de vos ouvrages ; vous avez eu raison, car il est de ceux où s’allient à la vérité la grâce et la majesté. Mais, comme vous le désirez, revenez enfin à notre sujet.

S. Augustin. Ce fléau t’a nui, et si tu n’y prends garde, il t’aura bientôt perdu. Assailli de chimères et opprimé par mille passions diverses qui se combattent sans trêve, l’esprit faible ne peut examiner laquelle attaquer d’abord, laquelle entretenir, laquelle détruire, laquelle repousser. Toute sa vigueur et le temps que lui accorde une main avare ne suffisent point à tant de choses. De même que, lorsqu’on sème beaucoup de grains dans un étroit espace, les semences se gênent en se rencontrant ; de même, dans ton esprit surmené, les racines ne poussent rien d’utile, rien ne fructifie, et toi, irrésolu, tu es ballotté outrageusement, tantôt ici, tantôt là,

  1. Tusculanes, I, 16.