Page:Pétrarque - Mon secret, 1898.pdf/98

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quelles vous croyez que je serai tout de suite de votre avis.

S. Augustin. Tu es en proie à un terrible fléau de l’âme, la mélancolie, que les modernes ont nommée acidia, et les anciens ægritudo.

Pétrarque. Le nom seul de cette maladie me fait frémir.

S. Augustin. Sans doute parce que tu en as longtemps souffert.

Pétrarque. Oui, et tandis que dans presque tous les maux qui me tourmentent il se mêle une certaine douceur quoique fausse, dans cette tristesse tout est âpre, lugubre, effroyable ; la route est toujours ouverte au désespoir et tout pousse au suicide les âmes malheureuses. Ajoutez que les autres passions me livrent des assauts fréquents, mais courts et momentanés, tandis que ce fléau me saisit parfois si étroitement qu’il m’enlace et me torture des journées et des nuits entières. Pendant ce temps je ne jouis plus de la lumière, je ne vis plus, je suis comme plongé dans la nuit du Tartare, et j’endure la mort la plus cruelle. Mais, ce que l’on peut appeler le comble du malheur, je me repais tellement de mes larmes et de mes souffrances, avec un plaisir amer, que c’est malgré moi qu’on m’en arrache.

S. Augustin. Tu connais très bien ta maladie ; tout à l’heure tu en sauras la cause. Dis-moi donc, qu’est-ce qui te contriste à ce point ? Est-ce le cours des choses tem-