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LETTRE

à tous les hommes ; car le salut ne peut s’opérer que par la coopération de l’homme ; qu’il est en notre puissance de garder les commandemens, parce que toutes ces choses sont véritables dans les effets particuliers. Ce ne sont pas là les expressions discernantes et particulières des deux sentimens. Mais quand on voit dans saint Augustin que l’homme ne peut accomplir les commandemens, que la grâce seule opère tout le salut, on connoît à ces marques quel est son sentiment : et ses dernières expressions ne sont pas contraires aux premières, parce qu’elles regardent des choses différentes.

Et ce que nous disons de saint Augustin doit s’entendre de l’Écriture. Tous les passages qui marquent la nécessité de la coopération, les commandemens, les corrections : et même ces expressions : « Si vous voulez, vous garderez les commandemens ; venez à moi tous ; » et toutes les choses de cette nature ; « J’ai prévenu le Seigneur, » etc., « J’ai attendu, j’ai travaillé, » etc., ne favorisent en aucune sorte l’erreur semi-pélagienne : mais au contraire ces passages : « C’est lui qui opère le vouloir et l’action : Sans moi vous ne pouvez rien faire ; Nul ne vient à moi si le Père ne l’entraîne ; Ce n’est ni de celui qui veut ni de celui qui court, » etc. : tous ceux de cette nature qui sont en si grand nombre ruinent absolument cette erreur. Les premières expressions sont équivoques, celles-ci sont univoques. Et toutes ces expressions ne sont non plus contraires dans l’Écriture que dans saint Augustin, à cause des différens objets où elles se rapportent ; car vous savez que la contrariété des propositions est dans le sens, et non pas dans les paroles : autrement l’Écriture seroit pleine de contradictions, comme quand il est dit : « Le Père est plus grand que moi ; » et qu’il est dit ailleurs que « Jésus-Christ est égal à Dieu ; » et ; « On est justifié par la foi sans les œuvres ; » et : « La foi sans les œuvres est morte : » et tous les autres de cette espèce.

Vous concevez donc bien que, sans contradiction, on peut dire que Dieu prévient l’homme, et que l’homme prévient Dieu ; que les commandemens sont toujours possibles au juste, et que quelques commandemens ne sont quelquefois pas possibles à quelques justes (de cette espèce de possibilité dont nous avons parlé) : que Dieu ne quitte point le juste, si le juste ne le quitte le premier, et que Dieu quitte le premier le juste. Toutes ces choses peuvent être vraies ensemble, à cause des différens sujets ; et c’est ce que je vous ai fait voir dans saint Augustin et dans les Pères, par le peu de passages que j’ai présentés.

Mais, pour revenir plus directement à l’objet qui nous occupe ici, observons que, suivant saint Augustin, Dieu, par sa permission ou par sa providence et par sa disposition, mêle parmi les élus des justes qui ne doivent pas persévérer, afin de tenir dans la crainte ceux qui demeurent, par la chute de ceux qui tombent. Or, il n’y auroit rien de si contraire à ce dessein de Dieu, que de donner un pouvoir suffisamment prochain à ceux qui ne tombent pas, et de les assurer qu’il leur est toujours présent, puisque l’exemple des autres qui seroient tombés par le mauvais usage de ce pouvoir, n’auroit rien qui dût les effrayer nécessairement ; car, si Dieu ne soustrait ce pouvoir à personne tant qu’il est juste, quelle conséquence pourroit-on tirer de la chute de ceux qui en usent mal pour