Page:Paul Marchot - La numération ordinale en ancien français.djvu/8

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l’ordre cardinal, au delà de trois, quatre ou cinq et que du reste chez des peuples et dans des langues déjà cultivés l’emploi des ordinaux au delà du 10e est assez restreint : ainsi la masse déjà imposante des textes qui précèdent le Pèlerinage n’en contient pas d’exemple. Tout s’accorde pour faire attribuer à la série onzimesezime une origine savante et dès lors le caractère conventionnel, artificiel qui apparaît dans sa formation ne doit plus étonner. Les langues parlées seules emploient des procédés aussi naturels que des reformations sur prime ou sur disme (par exemple uitme sur setme, etc.).

Les ordinaux de dizaines. Leur apparition (Comput). Obscurité de leur formation.

Les ordinaux de dizaines ne nous sont attestés que relativement tard, au xiie siècle, à une époque par conséquent où l’s ne se prononce déjà plus et peut dans la graphie -isme être paragogique. Les plus anciens exemples qu’on en ait sont trentisme dans le Comput (1119)[1], çantiesme dans Erec (vers 1165), vintiesme dans le R. de Rou (1160-74), quarantisme dans la Vie de St. Thomas de Garnier (1173),[2] cinquantime dans les Rois (3e tiers du xiie s.) qui ont également vintime, trentime, quarantime (Koeritz, p. 17). À pareille époque, la présence d’s dans -isme ne peut avoir aucune portée.

Je ne crois pas que, pas plus que pour la série onzimesezime, on puisse penser à disme pour expliquer le suffixe des ordinaux de dizaines. Je tiens pour assuré que dis-me agissant sur des cardinaux tels que vint et cent, par exemple, n’eût pu produire que vintme et centme (de même qu’on a sisme, voy. plus haut). D’autre part, on ne peut pas admettre un emprunt direct et immédiat fait par les lettrés à vigesimus, trigesimus, etc. ; dans ce cas, on trouverait le suffixe sous la forme plus naturelle et plus adéquate de -esme. S’il y a réellement emprunt à -esimus, il faut admettre alors que les clercs ont été influencés par disme et la série onzimesezime, écrits à volonté au xiie siècle avec ou sans s (de 10e à 16e, on avait donc à cette époque une finale écrite -isme ou -ime et prononcée -ime). C’est plutôt à l’influence pure et simple de cette série que je crois dans la création de vintisme, trentisme, etc. Il est clair qu’en raison de son étendue, cette série devait donner à la longue l’illusion d’un suffixe ordinal -ime. On a utilisé ce suffixe, le jour où l’on a été amené à créer vingtième, trentième. Si Philippe de Thaon écrit trentisme à côté de onzimesezime (prononçant du reste l’un et les autres de même), c’est en vertu d’une arrière pensée étymologique (qui est fausse).

  1. À côté de unzime, quatorzime, quinzime, mais l’s est amuïe dans la langue du Comput (Koeritz, p. 11).
  2. Çantiesme est l’exemple du Dict. général ; vintiesme et quarantisme sont tirés de Knoesel.