Page:Peguy oeuvres completes 04.djvu/302

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durcie, horizontale, elle-même posée aplat, dure comme un bois, raide comme un bois. La terre posée sur le dos. Supina, supinata, resupina. Et de toutes parts jusqu’à l’horizon on ne voyait que cette immense brosse. Et les poils de cette brosse étaient les chaumes innombrables, les durs chaumes de blé, les durs chaumes secs. Et cette râpe, cette brosse aux poils durs vous entrait très proprement dans les pieds. Traversant, censément, se faisant sentir à travers les plus authentiques semelles des lourds godillots. Les godillots sont lourds dans le sac. Ces pointes, d’apparence presque inoffensives, passaient comme au travers du plus épais godillot. À travers le cuir et malgré les gros clous réglementaires. Comme à travers les clous mêmes. Et ça faisait un certain bruit propre, très particulier, un bruit que l’on n’oublie plus une fois qu’on l’a entendu une fois. Sous une troupe en marche ce crépitement sec immense, ce bruit sec, raide de quelque chose de sec et de raide et de droit et d’inplié que l’on casse, que l’on plie pour la première fois, qui donc ne se redressera plus jamais parfaitement. Qui ne sera plus jamais comme avant. Voilà ce que l’on voyait dans le temps. De notre temps. On voit bien que c’était l’ancien temps. Aujourd’hui moi Péguy, témoin, voici ce que j’ai vu, pas plus tard qu’hier dimanche 14 août 1910, à trois cents mètres de Saclay, à mi chemin, juste à moitié chemin suivant, pensant à vous, un sentier mince, un fil de sentier entre Saclay et sensiblement le milieu de la belle, de la grande levée latérale qui barre l’écoulement de l’étang. J’ai vu un chaume qui était une prairie naturelle. Je ne sais pas si vous saisissez. Il y avait de l’herbe comme dans un pré. Il avait poussé tant d’herbe(s) dans ce blé,