Page:Pierron - Histoire de la littérature grecque, 1875.djvu/227

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l’air au premier abord de n’être venue là que par hasard, et comme à la remorque du proverbe. Mais un examen attentif montre que dans ce cas, de même que dans les autres passages analogues, le défaut de suite n’est pas réel, et que la légende n’est point sans relation avec le sujet. Pindare lui-même avoue quelque part qu’il est besoin d’intelligence et de réflexion pour bien saisir la signification cachée de ses épisodes. Après une description des îles des Bienheureux, il ajoute : « J’ai sous mon coude, au fond de mon carquois, bien des flèches rapides, qui ont une voix pour les habiles ; mais le vulgaire ne les comprend pas [1]. »

Ce poète, qui ne chantait pas pour tout le monde mais seulement pour les esprits d’élite, et qui voilait sa pensée ou lui donnait mille tours extraordinaires et imprévus ; ce poète, qui est tout en allusions, en allégories et en métaphores, est d’une lecture pénible, et ne saurait être goûté qu’après des efforts persévérants. Mais quand on a triomphé des obstacles, et que l’on est parvenu à percer toutes ces obscurités historiques, mythologiques, littéraires, grammaticales, on voit apparaître un génie de premier ordre, un esprit élevé et profond, un homme inspiré, un incomparable artisan de style. Malheureusement pour nous, Pindare est, de tous les poètes grecs, celui dont une traduction, surtout dans notre langue, est le plus impuissante à retracer l’image. Si fidèle qu’on la suppose, Pindare ne s’y montrera toujours que sous les traits les plus grossiers de sa physionomie. Il y a tel mot, dans Pindare, qui est à lui seul, par sa forme, par la place où il rayonne, par les idées ou les sentiments qu’il éveille, tout un tableau, tout un bas-relief, tout un poème ; et ce mot quelquefois n’a pas d’équivalent chez nous, et le traducteur est réduit, bon gré mal gré, à en noyer tout le charme, toute l’énergie, toute la valeur, dans une insipide et souvent ridicule paraphrase.

Je manquerais toutefois au but que je me propose, si je n’essayais pas de transcrire quelque passage, choisi parmi ceux qui ont le moins à perdre en passant du grec en français.

  1. Pindare, Olympiques, ode II.