Page:Plaute - Comédies, traduction Sommer, 1876, tome 1.djvu/82

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nous. Va, fuis, déploie les voiles, fais force de rames ; plus tu gagneras la haute mer, plus le flot te ramènera au port.

ARGYRIPPE. Sois tranquille, je ne payerai pas au gardien le droit d’entrée. Désormais ma conduite répondra à tes procédés, puisqu’au lieu de me traiter comme je le mérite, ta me chasses de chez toi.

CLÉÉRÈTE. C’est bon à dire ; quant à le faire, c’est une autre histoire.

ARGYRIPPE. Moi seul je t’ai retirée de l’abandon et de la misère. Quand je serais son unique amant, tu ne serais pas encore quitte envers moi.

CLÉÉRÈTE. Eh ! sois son unique amant, pourvu qu’à toi seul tu me donnes ce qu’il me faut. Tu peux compter sur ma parole, mais à une condition : sois le plus généreux.

ARGYRIPPE. Mais toujours donner ! en vérité, tu es insatiable. Tu viens de recevoir, que déjà tu t’apprêtes à demander.

CLÉÉRÈTE. Toujours donner, dis-tu ! Mais toi, n’es-tu pas insolvable d’amour et de caresses ? Elle revient de chez toi, que déjà tu me pries de te la renvoyer.

ARGYRIPPE. Je t*ai payé ce dont nous étions convenus.

CLÉÉRÈTE. Et moi, je t’ai envoyé la belle. Nous sommes quittes ; on te sert pour ton argent

ARGYRIPPE. Tu agis mal avec moi.

CLÉÉRÈTE. Me reproches-tu de faire mon métier ? As-tu jamais vu dans les tableaux,, dans les sculptures, dans les poèmes, qu'une entremetteuse qui sait ce qu’elle se doit y mette tant de façon avec les amoureux ?

ARGYRIPPE. Au moins ferais-tu bien de me ménager, si tu veux me garder longtemps.

CLÉÉRÈTE. Sais-tu ? ménager un amant, c’est se faire tort à soi-même. Un amant, pour nous, c’est un poisson ; s’il n’est pas frais, il ne vaut pas le zeste. Mais frais ? il est succulent, délicat, on peut le mettre à toute sauce, sur le plat, sur le gril, l’accommoder à sa guise. Il veut donner, il veut qu’on lui demande : tant que la sacoche est pleine, il verse sans compter, sans savoir si le magot diminue. Il n’a qu’un souci, plaire à sa maitresse, à moi, à la femme de chambre, aux domestiques, aux servantes ; et même, le nouvel amoureux, il flatte jusqu’à mon roquet pour s’en faire bien venir. C’est la vérité. Chacun cherche son intérêt, rien de plus juste.

ARGYRIPPE. Oui, c’est la vérité ; je ne l’ai que trop appris à mes dépens.