Page:Poe - Histoires grotesques et sérieuses.djvu/182

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tion que j’avais invoquée, et je ne reçus pas la visitation de son amertume. Et une fois, une seule fois, dans le silence de la nuit, les doux soupirs qui m’avaient délaissé traversèrent encore les jalousies de ma fenêtre, et ils se modulèrent en une voix délicieuse et familière qui me disait :

« Dors en paix ! car l’Esprit d’amour est le souverain qui gouverne et qui juge, et, en admettant dans ton cœur passionné celle qui a nom Ermengarde, tu es relevé, pour des motifs qui te seront révélés dans le ciel, de tes vœux envers Éléonora[1]. »

  1. Je ne veux pas attribuer trop de lumière aux lueurs qui font quelquefois l’ivresse des biographes. Cependant il ne me paraît pas inutile d’observer que Poe avait épousé la fille unique de la sœur de sa mère, et qu’après la mort de cette femme très-aimée, il songea pendant quelque temps à se remarier. Maint poëte a souvent poursuivi, dans diverses liaisons, l’image d’une femme unique. Cette supposition d’une âme permanente sous différents corps peut apparaître comme le plaidoyer d’une conscience qui craint de se trouver infidèle à une mémoire chère. La brusque rupture du nouveau mariage projeté et presque conclu servirait même à fortifier mon hypothèse. En supposant que la date de la composition d’Éléonora, que j’ignore, soit antérieure à ce projet de nouveau mariage, mon observation n’en garde pas moins une valeur morale considérable. Le poëte, en ce cas, se serait cru d’abord autorisé par sa théorie favorite, puis l’aurait jugée insuffisante pour calmer ses scrupules. — C. B.