Page:Régnier - Escales en Méditerranée.djvu/140

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Je cherche à résumer mes premières impressions. Certes, Stamboul n’est pas une ville morte. Si, à cause de la vaste superficie qu’il occupe, certains de ses quartiers ont un aspect déshabité, d’autres, au contraire, sont populeux et actifs. Mais, malgré tout, la vie actuelle ne semble pas capable d’animer ces grands espaces. Ils ont on ne sait quoi de vide, d’inutile. Une sorte de mélancolie séculaire pèse sur ces lieux illustres. Stamboul a gardé quelque chose de conquis, d’usurpé. Ses milliers de petites maisons de bois, uniformément peintes d’un brun rougeâtre, avec le regard discret et craintif des moucharabiehs, donnent l’idée d’un campement. Cela vient sans doute que Stamboul repose sur les substructions d’un énorme passé qui transparaît çà et là dans une ruine de palais, dans un fragment d’aqueduc. La race qui habite ces emplacements fameux n’est pas chez elle ; c’est une race d’occupation. L’autre jour, près de la Colonne brûlée, j’ai vu passer un enterrement. Des hommes portaient le cercueil sur leurs épaules et ils le portaient en courant. C’était une fuite ; il m’a semblé voir la Turquie se retirant d’où elle est venue, abandonnant ce sol étranger où elle a, par le sabre, établi son dur pouvoir, le pouvoir inquiet, soupçonneux qui, actuellement, s’incarne en