Page:Régnier - Escales en Méditerranée.djvu/142

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Pierre Loti est devant moi, en uniforme. Il est de petite taille, très redressé, très roide, la poitrine bombée, chaussé de souliers à très hauts talons. La figure est singulière. Sous le fard, je distingue un menton volontaire, une bouche fine que couvre à demi une moustache très noire et très lisse, un nez osseux qui se rattache à un beau front surmonté de cheveux en brosse drue. Dans ce visage, des yeux magnifiques, nostalgiquement désespérés, des yeux qui ont l’air de supplier la vie de ne pas passer si vite. La voix est nette, à la fois martelée et adoucie d’une espèce de susurrement dental. Il y a en ce petit homme un curieux mélange de fierté et de timidité, de réserve polie et de méfiance anxieuse, mais tel qu’il est il est Loti. Je vois Loti, Loti à Constantinople, Loti au pays d’Azyiadé. Il m’a tendu une petite main distante. Notre embarras est égal et réciproque. Il n’a rien à me dire et je ne lui dirai rien de ce que je voudrais lui avoir dit quand je l’aurai quitté. Après quelques propos vagues, le silence se fait. Au bout d’un instant Loti me tend un étui à cigarettes, en allume une et suit attentivement dans l’air les volutes de la fumée. Je fais de même. Enfin, je me risque à lui demander s’il prépare en ce moment quelque livre. Oui, un récit japonais. Je me sens sauvé.