Page:Réveillaud - Histoire du Canada et des canadiens français, de la découverte jusqu'à nos jours, 1884.djvu/49

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grandes forêts vierges aux essences variées, offraient un horizon sans limites aux pacifiques ambitions du baron champenois. Du manoir principal qu’il voulait établir à Port-Royal, il pensait diriger un jour, comme autant d’essaims, chacun de ses cadets sur quelque fief nouveau taillé dans le plein drap de cette vaste solitude[1]. Lescarbot, l’avocat au Parlement qui avait quitté Paris « pour fuir un monde corrompu », rêvait, lui, d’être le barde ou le trouvère de ce haut baron. Il rimait des épîtres dans le goût de son temps et composait des pièces de théâtre qu’on jouait ensuite pour le plus grand ébaudissement des sauvages. Champlain et les autres avaient institué un ordre du Bon Temps, sorte d’académie culinaire où chacun, étant à tour de rôle maitre d’hôtel et chargé de l’approvisionnement de la table, avait à faire la preuve de ses connaissances gastronomiques. Nos gens mariaient ainsi l’agréable à l’utile ; tour-à-tour agriculteurs, marins, charpentiers, chasseurs ou cuisiniers : Lescarbot ne réussissait pas moins dans le jardinage et dans la mécanique que dans les travaux du bel esprit. « Tous les jours, écrit de lui Charlevoix, il inventait quelque chose de nouveau pour l’utilité publique… Il eût été aussi capable d’établir une colonie que d’en écrire l’histoire. »

Cette activité porta bientôt fruit. Les semences confiées au sol levèrent, l’été suivant, dans d’excellentes conditions ; les arbres abattus et équarris s’élevèrent en constructions peu élégantes, mais solides ; on eut un four pour faire les briques, un moulin pour moudre

  1. Rameau, Une colonie féodale en Amérique.