Page:Racan Tome I.djvu/392

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Je me suis résolu d’escrire sans préparation tout ce qui me viendra en la pensée, en prose et en vers, à l’exemple de mon cher ami Montagne. Je le veux imiter en toute chose, fors à mettre le titre et ne pas dire un mot du sujet que l’on s’estoit proposé de traitter. Je veux me conserver la liberté d’escrire sans ordre et sans suite de ce que je voudray, et à ceux qui me liront celle d’y mettre le titre comme ils le jugeront à propos. Je crois qu’ils y seront bien empeschez, et qu’ils feront mieux de ne point donner de nom à ce qui n’aura point de forme.

Je ne doute point que ceux qui vivront après moy ne soyent étonnés quand ils sauront que mon père, qui avoit estudié pour être d’esglise, et qui avoit passé sa jeunesse dans la pédanterie, ayt appris dans le Codret et dans le Despautaire2 à ranger des armées en bataille ; et que moy, qui ay esté nourri dans le grand monde, n’aye appris dans les exercices de la guerre qu’à ranger des syllabes et des voyelles ; que mon père ait eu le courage de pousser sa fortune dans les armes, dont à vingt ans il n’avoit aucune expérience, et que moy j’aye pu espérer d’acquérir de la gloire dans les lettres, qu’à peine je sçavois assembler et épeler. Cette bizarrerie de notre différente conduite me tourneroit plustost à blâme qu’à louange, si l’on n’en examinoit la cause ; et comme je say que vous estes tous trois protecteurs de ma répu-


2. Il paroît que c’est là tout ce qu’avoit retenu Racan de ses études classiques, le nom des deux grammairiens qui par eux-memes, par leurs abréviateurs ou par leurs imitateurs, ont régi l’enseignement du latin depuis la fin du XVe siècle jusqu’à Lhomond.