Page:Racan Tome I.djvu/393

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tation, je vous veux donner des armes pour la défendre.

Il est vray que je suis d’une maison qui a donné à l’Estat un amiral et deux mareschaux de France, que mon père et mon oncle paternel ont esté honnoréz du cordon bleu ; et chacun sayt combien le sang de Bueil a produit de héros depuis six cents ans que les Alpes l’ont donné à la France. Mais s’il a eu de l’éclat dans les armées, il est demeuré jusqu’à présent en une si obscure ignorance qu’il y a eu des comtes de Sancerre qui ne pouvoyent escrire leur nom sans le secours de leur secrétaire, et si j’osois me mettre au rang de ces grands hommes qui m’ont donné l’estre, n’en pourrois-je pas bien dire autant de moi-mesme, puisque je n’ay jamais sceû apprendre à lire et à escrire le latin ?

Quelle gloire pouvois-je donc espérer de me produire par les lettres, dont je n’avois aucun commencement, plustost que par les armes, où j’avois esté né et nourry ? Mais il est aussi malaisé à forcer le naturel des hommes que celuy des plantes à porter un autre fruit que celuy qui leur est propre.

Les colléges et les préceptes qu’ils enseignent peuvent produire des versificateurs et des grammairiens, mais non pas des poètes et des orateurs. Ce sont de purs ouvrages de la nature, comme les pierres précieuses ; et la rhétorique et la chymie demeurent également confuses quand elles s’efforcent d’imiter ce beau feu qui produit ces agréables merveilles. Cet heureux ascendant qui leur donne l’estre est jaloux que l’art se mesle de les achever ; pour les polir il les affoiblit ;