Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/150

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l’homme et la terre. — inde

pas à leur base, comme dans l’Iran, un large socle de plateaux : on les voyait deux, trois fois plus élevées et ceintes, en écharpes successives, de leurs cultures, de leurs flores diverses, de leurs glaces et de leurs neiges. En contemplant ces paysages grandioses et nouveaux pour eux, les émigrants aryens, qui apportaient leurs légendes aussi bien que leurs hymnes, avaient à les adapter de leur mieux aux conditions changées. Les montagnes sacrées, les paradis se montraient sous d’autres aspects, et c’est en d’autres termes qu’il fallait les décrire.

Le mont le plus chanté de l’histoire poétique et religieuse de l’Inde est le mont Mérou, dôme ou piton central, qu’on a certainement vu, suivant les résidences de ceux qui l’adoraient, en diverses parties de l’arête himalayenne, mais que les descriptions postérieures aux Veda placent en dehors de l’Himalaya des géographes et identifient avec un sommet de la chaîne du Gang-dis-ri, invisible de la plaine hindoue[1]. Quoique nous le sachions aujourd’hui bien inférieur à nombre de ses voisins, il était considéré à la fois comme le point culminant de la Terre et comme le lieu central du ciel visible. De là lui vint son nom de Kailas, qui appartient au même radical que le grec κοῗλον et le latin cœlum. Les deux mondes d’en haut et d’en bas se confondaient en ce pistil primitif et donnaient naissance par leur union au produit par excellence, c’est-à-dire à la terre de l’Inde, le Djambu, l’ « Arbre de Vie ». Sur les quatre contreforts du mont, où l’on imaginait l’existence d’un paradis parce qu’il était inaccessible, croissaient aussi des arbres merveilleux, les « Arbres des désirs » correspondant à l’ « Arbre du bien et du mal » qui s’élevait dans l’Éden des Chaldéens et des Hébreux. Une source suprême, la Gangà céleste, descendant du ciel et spécialement du séjour des « Sept Sages » ou Richi de la Grande Ourse, décrit sept fois le tour du mont Mérou pour alimenter quatre lacs d’où s’épanchent les quatre fleuves terrestres : par ce dernier détail le mythe hindou répète encore le mythe chaldéen[2], mais l’imagination orientale ajoute tout son luxe au tableau.

Les quatre faces du Mérou d’où jaillissent les sources consistent en matières différentes : l’une est d’or, l’autre d’argent, la troisième de rubis, la quatrième de pierre azurée. Qu’est-ce à dire ? Sinon que la lumière, en se reflétant sur les hautes neiges, les glaces, les roches étincelantes,

  1. Voir le Mérou sur la carte n° 242, page 157.
  2. Burnouf, A. de Rémusat, Lassen, Wilford, etc.