Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/191

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réaction cléricale

dhisme primitif, une certaine diminution de la femme, considérée comme la redoutable tentatrice : les femmes n’étaient pas admises aussi volontiers que les hommes au nombre des sectateurs du Buddha : leurs couvents étaient tenus comme inférieurs en dignité à ceux qu’habitaient les moines. Même le dogme avait fini par s’établir que la femme ne pouvait s’élever au rang de Buddha qu’à la condition de renaître dans le corps d’un homme[1].

La réaction était fatale et pour plusieurs raisons, les unes inhérentes au bouddhisme lui-même, les autres provenant des attaques de l’extérieur. Tout d’abord une révolte tendant à rien moins qu’à l’abolition des castes devait par une conséquence logique aboutir à la disparition des êtres imaginaires qui peuplent le ciel. Le sage désormais avait à placer le mobile de ses actions ailleurs que dans la volonté des prêtres considérés comme les interprètes de la divinité : il devait chercher la raison de ses actes en soi-même, dans son vouloir de justice et de bonté, faire consister sa religion, non dans l’obéissance, l’asservissement de l’esprit, mais dans la dignité de sa propre vie et dans l’amour parfait de ses semblables, de tous les êtres animés.

Certes l’idéal était grand, mais ne pouvait se réaliser que très partiellement en une société qui reposait sur une conception si différente des choses. Soulever tout le poids du passé, renverser à la fois toutes les institutions mauvaises, renouveler la conception mentale et la pratique des hommes, l’œuvre était trop vaste pour les propagandistes auxquels manqua rapidement l’enthousiasme de la première heure ; un double mouvement de réaction devait de toute nécessité se manifester : chez les uns, la trahison pure et simple, la migration intéressée dans le camp des brahmanistes ennemis ; chez les autres, la claustration peureuse, le cénobitisme, la fuite de l’individu hors du monde.

À l’endroit même où Siddhartha s’était réfugié dans la jungle, on éleva des temples en l’honneur de l’ « anachorète » par excellence, désormais désigné sous le nom de Çâkya-Muni. Le pays où le roi devenu mendiant avait proclamé l’égalité des hommes devint bientôt une contrée de parasites privilégiés vivant dans les monastères : de là le nom de Vihara « Terre des Moutiers », nom qui dure

  1. Max Schreiber ; — G. Oppert, Globus 10 déc. 1903, p. 352.