Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/288

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l’homme et la terre. — chrétiens

religion du Christ lui avait été transmis par les cultes païens. La lampe du feu solaire éternel brûlait dans les temples de Minerve, d’Apollon, de Jupiter, comme elle brûle dans ceux de la Vierge ; la vapeur de l’encens flottait autour des statues de dieux comme elle monte de nos jours vers le saint ciboire. Minerve, comme Marie, avait des zélatrices et leur faisait distribuer le pain bénit. Les prêtres avaient également leur tonsure et se livraient aux mêmes balancements de corps et génuflexions. Les tombeaux des premiers martyrs eurent une décoration purement mythologique : les chrétiens avaient tout accepté de leurs devanciers païens, les victoires, les amours, les Dioscures, Icare, Psyché, mais en leur donnant peu à peu une signification différente. Orphée, le chantre divin, se transforma aux yeux des fidèles en la personne auguste du Christ, le fils de Dieu. Représenté d’abord au milieu d’animaux qu’il charme par le son de sa lyre, il finit par n’avoir plus qu’un seul agneau pour auditoire ; il s’identifie avec le bon Pasteur, et finalement la symbolique chrétienne le figure sous la seule forme de l’agneau : l’évolution est accomplie[1].

Cette religion des prolétaires révoltés qui débuta, au cri de l’apôtre Paul, par la destruction des livres et des œuvres d’art resta longtemps fidèle à ses origines par sa haine de la science, toujours qualifiée de « fausse » et de « prétendue », et par son impuissance à se manifester sous une forme artistique, autre que la véhémence oratoire. Les premiers poètes chrétiens sont d’une lamentable médiocrité. Les sculpteurs chrétiens deviennent très vite incapables de reproduire décemment les formes humaines. Bientôt ils ne figurent même plus de grossières effigies : ils se contentent de représenter vaguement des colombes ou de tailler des monogrammes du Christ, ils finissent par ne plus savoir sculpter que la croix : l’ignorance des artistes, leur impuissance se résume pour ainsi dire dans l’incessante reproduction de ce symbole. « La barbarie dans l’art précéda les barbares »[2]. D’ailleurs le christianisme avait été, dès l’origine, aussi contraire à la figuration de la force humaine que plus tard le fut l’Islam ; il observait à cet égard le précepte de Moïse qui condamnait la pratique de « tailler des images ». Les rigoristes répétaient volontiers que Jésus avait été laid, condamnant ainsi en sa personne le culte de la beauté ; plus tard, lorsque la véné-

  1. Remy de Gourmont, Revue Blanche, 1er avril 1898.
  2. Gaston Boissier, Revue des Deux Mondes, 15 juin 1866, p. 98.